Pour certains, il ne faut pas entrer dans les pâtisseries. Moi, c'est les librairies.

Passage devant la librairie Les Champs magnétiques. Elle est petite, donc les livres y sont choisis avec soin (toujours préférer les petites librairies, tout y est pesé). En me penchant contre la vitrine, j'aperçois Le troisième livre de Nadedja Mandelstam. Je ne sais absolument pas ce que c'est. J'entre, je lis la quatrième de couverture, je feuillette. Adopté. Je cherche un peu, y aurait-il ici les deux premiers tomes, où pourraient-ils être? Rayon poésie?

— Je peux vous aider?
— Oui. Savez-vous si vous avez les deux premiers tomes?
Elle consulte son stock: oui, elle les a, mais où?
— Peut-être en biographies? Si la gérante était là, elle les trouverait aussitôt.

Elle cherche. Deux ou trois clients entrent, je lui dis de s'en occuper, que je ne suis pas pressée.
— Vous auriez un roman avec du fromage? Je suis invité chez quelqu'un que je ne connais pas et qui se reconvertit dans le fromage.
— Ah… c'est niche!
— Oui… mais on peut aussi prendre quelque chose sur le vin, je vais lui offrir une bouteille.

Le bavard continue à raconter sa vie et engage la conversation avec une autre cliente, ravie de papoter, dont nous apprendrons qu'elle a deux enfants en bas âge et termine des études de chirurgie (orthopédique, puisque le client a posé la question) (Mazette, comment fait-elle pour mener cela de front?) Et lui s'occupe de la paroisse, et elle a fait baptiser son aînée, «mais alors vous devez connaître… — Mais oui…»

Pendant ce temps, hélas, j'explore les rayons. Je tire des étagères Quelque chose noir car je me suis entichée de Roubaud. Je découvre que le recueil fait partie des œuvres de l'agrégation 2026.
Ailleurs je me saisis du bateau de marbre blanc de Mickhaïl Chichkine, simplement parce que l'auteur est russe et qu'il est rangé à côté de trois tomes d'Histoire des traductions françaises chez Verdier. Quatrième de couverture: «A quoi sert la littérature, si elle n'a pas pu empêcher le Goulag, ni l'invasion de l'Ukraine par la Russie? Voila la question fondamentale que pose Mickhaïl Chichkine […]». Je ne lis pas plus loin. Je prends. C'est la question qui me hante, sur l'art en général: à quoi bon toute cette extase, tous ces grands mots? Je suis à deux doigts de considérer que l'art et la littérature sont de vastes escroqueries, je l'avoue.

Un présentoir des éditions Sillage que j'aime pour leur présentation sobre et élégante. Je prends Jean Cassou, La mémoire courte, parce que je possède une édition originale de ses 33 sonnets composés au secret, La confession de Diogène de Jean Guérin et La légende du saint buveur.
Enfin, sous une table, je déniche les Mémoires de Werner Herzog. Ça fait beaucoup, surtout après le 25 juin. Je n'ai plus l'habitude des prix, je n'achète pratiquement plus de livres neufs.

A la caisse, je laisse mon téléphone : qu'on me prévienne s'ils retrouvent les deux livres de Mme Mandelstam. Qu'ils me les réservent s'ils sont prêts à attendre trois semaines mon retour de vacances.
Dans la soirée, coup de fil: les livres ne sont pas deux, mais trois; le Troisième livre est en réalité le dernier d'une série de quatre. Voulais-je les trois? Oui, je n'en suis plus à ça près.

Le soir je devais passer chercher d'autres livres chez le père d'un ami (un désherbage de bibliothèque) mais il a annulé. Barres au sol et je rentre. Journée éprouvante comme tous les départs de vacances où l'on redoute de laisser des bombes à retardement aux collègues et où l'on s'efforce de désamorcer tout ce à quoi on pense.