Aspach-Prague
Par Alice, mercredi 8 juillet 2026 à 22:36 :: 2026
Weikersheim, visite du château en allemand par une guide pète-sec. Nous comprenons quelques mots, le document explicatif en français est très bien fait.
A des mois d'intervalles, les mêmes tapisseries, les mêmes étoffes, les mêmes lits à baldaquins, les mêmes portraits de Ludwig, François, Jeanne, Sophie, Frédéric, sur fond noir, sourcils froncés, air sévère, nez trop gros ou trop pointu, tous se confondent dans la tête du touriste sans notion de chronologie, mais il se passait quoi au moment de ses vingt ans, quelle guerre, quels artistes, quelle situation géopolitique, quelles découvertes géographiques ou scientifiques? Mais déjà on nous parle des enfants et des petits-enfants, le temps se précipite, tout est à recommencer. De salle en salle on tente de se souvenir, d'imaginer, on se perd, on admire, impuissant et à la dérive, vaincu par l'histoire, soucieux de prouver au guide ou à nos compagnons notre intérêt soutenu.
Mon problème très personnel avec l'Allemagne c'est que partout j'essaie de comprendre comment cela (cela: ce que j'ai sous les yeux) a pu conduire à Hitler. Comment passe-t-on de ces comtes du XVIIIe siècle, qui somme toute ressemblent beaucoup aux nôtres, à Hitler? Une unification tardive, un problème d'identité, la destruction des structures politiques et sociales par Napoléon? Que s'est-il passé? Et ici, il n'y a pas de shetls pour expliquer le rejet des juifs vivant dans un monde à part avec une langue à part. Est-il vain de chercher si loin, la menace soviétique et la guerre de 14-18 perdue suffisent-elle à expliquer le réflexe agressif et la recherche de boucs émissaires? Mais moi je crois au tendances longues (mais j'ai peut-être tort). Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de réponse, je n'aurai jamais de réponse. Mais c'est plus fort que moi, je cherche quand même.
Le château me plaît, même si la décoration baroque est toujours surprenante pour quelqu'un élevé parmi les châteaux de la Loire: c'est vraiment un château pour vivre sur ses terres, c'est relativement fonctionnel, logique. Balade dans le jardin, «l'un des jardins baroques les mieux conservés d'Allemagne».
Nous retombons dans nos tics et nos tocs: H. achète une tasse et des sous-verres, et moi des carnets de cartes postales: mais pourquoi, alors que nous avons des dizaines de tasses, sous-verres et trois à quatre carnets de cartes postales? Quelle origine à ces pulsions irrésistibles?
Un petit bol de goulash plus tard, nous reprenons la route pour Nuremberg. Nous avons quitté l'autoroute et sommes dans des paysages et des architectures typiques, grosses maisons colorées à colombages dans le creux de vallons.
Nüremberg, musée Dürer. La mère de Dürer, mariée à quinze ans, a eu dix-huit enfants dont trois ont atteint l'âge adulte. La maison Dürer est représentative de ces maisons dont il ne reste rien ou pas grand-chose (pas de meubles, pas de connaissance de l'usage de chaque pièce), où tout est imaginaire, et ou l'effort même, le désir à toutes forces de faire revivre quelque chose, est un témoignage émouvant de l'amour porté à l'artiste qui a vécu en ces lieux. Je pense à la maison de Melville, à celle de Mozart à Vienne. Que venons-nous chercher, si ce n'est l'espoir de percevoir une âme, un souffle?
Concernant cette maison Dürer, la glorification des lieux a servi depuis longtemps, deux ou trois siècles, à glorifier l'Allemagne tout entière. C'est le même principe que la maison de Goethe à Weimar.
Dernière étape pour Prague. Nous avons acheté un e-pass pour autoroutes tchèques, sans réellement comprendre comment cela fonctionnait: qu'importe, nous sommes en règle. Les forêts cèdent la place aux champs. Il y a beaucoup de camions, la circulation est fluide, le conducteur allemand cédant la place avec grâce à toute voiture plus rapide que la sienne.
J'ai prévenu Rémi que nous passions à Prague: pouvions-nous dîner ensemble un soir?
Ils nous a carrément invités à dormir chez lui le temps de notre séjour, comme ça, par simple conversation WhatsApp. Question de H:
— Tu le connais bien?
— Heu... Je ne sais pas répondre à cette question. Je l'ai rencontré une fois il y a neuf ans. C'est particulier, les blogs; enfin, pas ceux des influenceurs, les vrais, les dinoblogs, comme dit Matoo. Nous savons sur nous des choses que des personnes qui nous côtoient depuis dix ans ne sauront jamais.
Présentations, installation, dîner jusqu'à la nuit — une bonne demi-heure plus tôt que chez nous.









