La salle du petit déjeuner raconte l'histoire de la
pension Eiche1 («les Chênes»), avec des photos des années vingt et et trente, serveuses à coiffes blanches dont la forme rappelle les nœuds alsaciens, canotage et patins à glace. Buffet garni de coupelles que nous n'identifions pas pas et que je goûte en mettant une demi-cuillère de chaque sur mon assiette (acide, salé, vinaigré, crémeux, huileux. Bien différent à la fois des petits déjeuners français et anglais).
Départ. Je conduis. Autoroutes. Pluie battante. Avec ma voiture à propulsion, il ne faut ni freiner ni tourner brutalement sur route mouillée. On n'y voit rien; curieusement les phares des voitures ne sont pas allumés, peut-être la lumière est-elle trop blanche. Je me cale derrière un camion et nous roulons ainsi jusqu'à Sanssouci. La pluie s'arrête à peu près quand nous nous garons. L'accès au parking est libre, c'est-à-dire que nous ne prenons pas de ticket, mais payant: nous sommes censés payer aux caisses automatiques en partant ou
en ligne2.
Château de Sanssouci que je n'avais pas visité en 2017, nouvelles chambres des invités. Je suis très déçue car l'orangerie est fermée, en pleine réfection. Je suppose qu'elle rouvrira modernisée pour le tourisme de masse. Je suis contente de l'avoir visitée avant, en 2017. J'avais adoré les proportions de la salle aux Raphaël.
Vignes et figuiers en terrasse, jardins, jardins, jardins, tonnelles, fontaines, bancs, trouées et perspectives. Ce parc est fantastique.
Nous trouvons par hasard un café au coin de la laiterie, au dos des bains romains (eux aussi fermés pour travaux). Chaises longues, tables, parasols, ombre, orties, le premier arrivé choisi son emplacement, il semble qu'on puisse rester l'après-midi entier sans consommer, à deviser au bord du ruisseau, pub pour Théodore Fontane sur les tables. Nous prenons la dernière table à l'ombre, gentiment H. va commander à l'intérieur. Saucisse ou saucisse, alors ce sera saucisse. Il ramène un gros bretzel pour patienter et un minuteur qui doit biper quand les saucisses seront prêtes. C'est long mais on est bien, hors du temps, la cour est jolie. S'ils prenaient la peine d'arracher les orties il y aurait la place pour davantage de tables à l'ombre, mais je suppose que s'ils commençaient à se préoccuper de cela, des objectifs de rentabilité se profileraient assez vite: adieu l'atmosphère brumeuse à la
Grand Meaulnes de l'endroit.
Visite de
Charlottenhof à deux pas, tout à fait charmant. (Ne se visite que guidés, avec de gros chaussons de feutre pour ne pas abîmer le parquet).
Dans le jardin, nous admirons une fois de plus l'art de la tonnelle et le guidage des vignes.
Retour par le pavillon chinois, remontée vers le moulin qui sert de point de repère, parking, départ pour l'hôtel à Postdam.
Après installation, un verre en terrasse (un hugo et un Lillet-fruits des bois) et la question habituelle: où manger ce soir?
Il y a un restaurant russe à deux cents mètres, allons-y. C'est ainsi que nous sommes tombés par hasard sur un quartier emblématique de Potsdam, le quartier russe, qui ne date ni des Russes blancs, ni des soviétiques, mais de
l'amitié entre deux empereurs, Alexandre 1
er de Russie et Frédéric-Guillaume III de Prusse.
Il faut se souvenir que H. et moi sommes des demi-slaves, lui yougoslave, moi polonaise. Dans les familles pauvres du début du XX
e, le maître-mot était intégration. Pas question de transmettre la langue aux petits-enfants (quelle drôle d'idée, à quoi cela aurait-il servi au temps du rideau de fer?); ce qui nous reste est donc quasi uniquement des souvenirs de goûts et de saveurs, la cuisine de nos grands-mères
3. Nous dînons en évoquant des souvenirs d'enfance dans ce jardin tranquille.
A notre arrivée vers 19h30, la serveuse a hésité à nous laisser entrer: la cuisine ferme à vingt heures. En conséquence, et instruits par nos précédentes expériences, nous commandons prudemment nos desserts au début du repas.
Ce à quoi nous n'étions pas préparés, c'est qu'elle apporte à H. sa glace en même tant que son pot brûlant «à la cosaque»: «la cuisine ferme à vingt heures», s'excuse-t-elle en déposant le dessert.
Nous la regardons, effarés. Elle parle à peine anglais et ne se semble pas maîtriser l'allemand beaucoup plus que nous. Je tente d'expliquer par gestes: il fait chaud dehors (geste des mains indiquant l'atmosphère), le dessert est glacé (mains posées sous l'assiette), cela va fondre (mains au-dessus de l'assiette faisant le geste de dégouliner), voix implorante, n'aurait-elle pas un
fridge? a frigo? a freezer? (espérant désespéremment qu'un mot moderne soit identique en russe). Elle ne comprend pas, secoue la tête, répète «la cuisine est fermée». Soudain, son regard s'allume, elle dit quelque chose qui doit signifier qu'elle s'occupe de tout et repart avec l'assiette.
Elle la ramènera vingt minutes plus tard. La glace a un peu coulé, mais l'essentiel est sauvé.
Note
1: langue française disponible en bas de page.
2: on a testé, ça marche: deux jours plus tard nous avons tapé l'adresse du site dans notre navigateur, entré notre immatriculation. Sont apparues nos heures d'arrivée et de départ (11h20 / 17h) et le montant dû (13€). Souriez, vous êtes filmés. Mais c'est quand même pratique.
3: et l'incapacité viscérale à croire au communisme ou à le trouver romatique. Nous nous souvenons de nos parents dans les années 70 en train d'envoyer du café ou des médicaments à la famille à l'est.