Billets qui ont 'famille' comme mot-clé.

Longue journée

H. a dormi sur le canapé au rez-de-chaussée pour échapper à la chaleur (et à ma fièvre).
Quand je me réveille, je découvre qu'aux alentours de minuit, sans doute parce qu'il n'arrivait pas à dormir, il a entamé une discussion politique avec C. sur le groupe familial WhatsApp.
Mauvaise idée, ça s'engueule sec.

9h - Café, croissants. Ma fièvre est stable à 38, je souhaite tenter Bernstein.

Jusqu'à Champeaux, blé, plus doré au sud qu'au nord où les tiges sont encore vertes (explication absurde: il n'y a que quinze ou vingt kilomètres de différence. Et pourtant mon observation est exacte, c'est l'explication qui est fantaisiste: l'explication, je ne la connais pas).
Magnifique matin.

11h10 - Collégiale de Champeaux. Nous sommes dix minutes en retard. En entrant dans l'église, j'ai un choc: elle est quasi vide. Je m'attendais à un auditoire, une foule, même petite: la nef est vide, un petit groupe est massé dans les stalles. Une chorale chante, je comprends soudain que «Messe» sur le progamme du festival signifiait réellement messe, ce n'était pas une pièce de musique, mais bien une messe entrecoupée de morceaux de Berstein. Cela me plaît, j'ai toujours regretté de ne pas assister à une messe (un office) telle que Bach pouvait les conduire.
Nous nous asseyons dans la nef. Elle réverbère trop, le son n'est pas net. Je sens H. se raidir. Une messe, c'est beaucoup pour lui qui pense que la religion est la mère de toutes les guerres.
La première lecture parle de Melchisédech, l'écho empêche de comprendre, je sors mon téléphone pour retrouver les lectures du jour. Je découvre alors que C. a quitté le groupe WhatsApp. Ça n'a l'air de rien, mais c'est de fait le seul lien qu'il conservait avec nous. Il ne fête pas Noël, ne souhaite pas les anniversaires, ne remercie pas pour les cadeaux, ne contacte pas ses grands-parents, condescend vaguement à répondre au téléphone de temps en temps.
Donc c'est fini, pour une discussion politique. J'ai envie de rire.

H. se lève: «Je vais faire un tour, tu peux rester». — Non, je viens.

11h30 - Auberge de Crisenoy, (on y parle letton et russe), la carte ne nous tente pas; auberge de Sivry-Courtry, c'est plein; l'Alhambra à Fontainebleau. Le propriétaire est charmant, le couscous délicieux. C'est la meilleure pastilla que j'ai mangée en France.
Le patron nous explique qu'avant le Covid il avait un restaurant de quatre vingt couverts. Maintenant il en a une quinzaine et fait surtout de la vente à emporter: «c'est pas la même fatigue, pas la même responsabilité». Toujours le même témoignage: «certains se sont enrichis avec le Covid. Ils ont empoché les aides et ont mis la clé sous la porte».

14h30 - Vote. Je suis contente de m'être désistée en tant qu'assesseur: à l'origine parce que je voulais aller à Champeaux, mais aujourd'hui cela aurait été difficile avec ma toux et la fièvre.

15h - L'après-midi O et Y passent chercher des outils de jardin pour leur nouvelle maison. Ils sont choux.

19h - Allongé sur le canapé, H. lance sur son iPad Une famille à louer que nous avions vu à sa sortie. Je m'installe à côté de lui sur un tabouret avec un bol de chips et vingt centilitres de gin Juillet.

20h10 environ - Nous avions presque oublié les résultats des élections. 52 ou 54% d'abstention, pas de majorité absolue, un groupe pour les RN. Tout le monde proclame avoir gagné. Beaucoup de ministres ne sont pas élus.

22h30 - Orage. Grêlons comme des balles de ping-pong. Par réflexe, je sors balancer les coussins de fauteuil sur la vitre de la table de jardin pour la protéger. Plusieurs grêlons me font des bleus sur les bras.
La verrière du puits de lumière (trois mètres par trois) tient.
Quand l'orage s'apaise, nous entendons un bruit d'assiettes. Je connais ce bruit, ce sont des tuiles cassées. Les voisins sont en train de dégager leur toit.

Orageux

Courte sortie ce matin: un orage a éclaté, ou plusieurs, et nous avons dû rentrer. Être sur l'eau par tant d'orage, c'est servir de paratonnerre.

L'ambiance était tendue au club: dispute à propos de l'attribution des skiffs. Le dimanche, les "compèts" (jeunes compétiteurs) visent les mêmes skiffs que nous, mais pas tous les dimanches, et sans prévenir. Comme nous, loisirs, étions arrivés tôt, nous étions sur l'eau quand les jeunes ont voulu prendre les bateaux. Apparemment l'entraîneur a rabroué le bénévole retraité qui prend sur lui d'organiser les choses en temps de covid (mise à jour des réservations et calendriers, suivi dans les bateaux de sécurité).

Bref, les visages étaient fermés et lorsque nous avons voulu boire notre habituel café, agrémenté des mousses au citron concoctées par Gilles, nous avons dû nous installer sur le trottoir, hors de l'enceinte du club, Covid oblige (alors que la veille, pas de problème pour l'anniversaire d'Alix).
Cerise sur le gâteau, le mécontentement de Bruno parce qu'on avait posé un plateau en carton sur le capot de sa C3. Inévitablement j'ai pensé à C'est terrible ce qui vous est arrivé mais sagement je me suis tue (je vieillis).


L'après-midi, mon oncle et sa femme sont passés à la maison. C'est amusant que ce soit eux les premiers de la famille à venir nous voir: en temps normal je vois mon oncle une fois tous les trois ou quatre ans; mais avec le confinement il fait du baby-sitting à quelques kilomètres de Moret. Il faut dire qu'avec six enfants à eux deux, mon oncle et ma tante ont de quoi pouponner à la génération suivante.
Nous avons mangé des crêpes et échangé des nouvelles à propos de toutes les fratries. C'était bien.

Présentation

Rencontré la copine de O. (C'est la première fois qu'il nous en présente une).
Elle est pétulante.

Mes grands-parents paternels étaient polonais, ceux de H. yougoslaves (côté maternel), C. a une compagne dont la grand-mère polonaise vit en Pologne, les parents de l'amie de O. sont arrivés en France vers six ou sept ans, ses grands-parents ont fui la dictature portugaise.

Cette permanence d'origines étrangères répétées à chaque génération, est-ce statistiquement dans l'ordre des choses, ou est-ce un tropisme familial?

Les gens qu’on aime : #16 quelqu’un qui a les cheveux noirs

Puisque je lis Matoo, j'ai découvert le défi du Dr CaSo: «quelqu'un qui…»

Aujourd'hui, quelqu'un aux cheveux noirs. S'imposent aussitôt à mon esprit ma belle-sœur (épouse du frère de H.) et ma nièce, sa fille, Claire.
Toutes les deux ont de magnifiques cheveux noirs, assortis à leurs yeux. Claire combine l'élégance, la gentillesse et l'intelligence.

ma nièce aux cheveux noirs


La photo date de 2012 : nous ne nous voyons pas souvent. Sans doute à cause de toutes ces qualités, ses parents ne tiennent pas à ce que les cousins se fréquentent, au grand regret d'O. qui aime beaucoup sa cousine qui a une semaine de moins que lui.

Peut-être à tort, peut-être est-ce entièrement parano, mais j'ai l'impression que nous sommes méprisés parce que nos trois enfants ont planté leurs études alors que Claire a depuis toujours un parcours exceptionnel.

En réalité je sais que cela n'a rien à voir, c'est beaucoup plus général. Le frère de H. a coupé les ponts avec toute sa famille; par exemple il ne vient jamais aux réunions de famille annuelles. Son père — mon beau-père — me fait de la peine. Chaque année son fils lui promet de venir, chaque année mon beau-père le croit, chaque année son fils décommande au dernier moment avec une excuse plus ou moins crédible, et mon beau-père l'excuse auprès du reste de la famille qui, elle, ne se fait pas d'illusion.

Une visite

Nous avons battu notre record : quatre heures pour deux cents kilomètres, en passant par le Gâtinais. J'aime tant sillonner le paysage en décapotable, c'est une telle liberté de trouver les routes les moins fréquentées et d'être seuls — ou presque.

Mes parents vont bien mais l'ambiance est triste : tous leurs voisins sont soit malades (cancers, etc.) soit angoissés par le virus, sans désir de croiser du monde. Mes parents sont donc relativement seuls.
Ils ont pour projets certains voyages animaliers, à des moments précis de la vie animale: ils ont raté le printemps polonais cette année (pour observer des oiseaux, je crois) et se demandent s'ils pourront faire le voyage l'année prochaine (cela dépend de l'état du monde, mais aussi de leur état à eux, et ils en sont tout à fait conscients).

J'ai appris que les écureuils si charmants avaient des comportements de rats: ils dévoraient les œufs des oiseaux, et peut-être les oisillons (mon père et ma mère n'étaient pas d'accord concernant ce dernier point).

Cruauté

J'ai fini Le nazi et le barbier. Je ne sais pas trop qu'en penser. Il faudrait que je trouve le temps et le courage d'écrire quelques mots sur VS.

Scié le tronc du rosier grimpant (quatre centimètres de diamètre) mort depuis deux ans (c'est un tel crève-cœur) puis continué à ôter le bois mort des autres rosiers en écoutant la suite de Céleste Albaret. Cela ne sert à rien concernant la lecture de Proust, mais c'est plaisant, curieux. Elle est drôle dans sa défense de Proust et dans sa description du tyran. Il a vraiment eu de la chance de trouver ainsi quelqu'un qui a pu sans difficulté apparente s'adapter à une vie nocture et inverser le cycle circadien. On dirait presque qu'elle devient un membre de Proust, une main ou deux jambes supplémentaires.

*****

Dans la série souvenirs de famille:
Je téléphone à ma tante, lui parle des Américains qui viennent, du ménage à faire. Nous plaisantons, elle me raconte un collègue à elle qui était allé chercher un chiffon et du lave-vitre et l'avait tendu à un invité qui se moquait de ses vitres: «tiens, vas-y, ne te gêne pas.».

Evoquant les personnes maniaques à l'intérieur impeccablement tenu, elle continue:
«Mais ça vaut pas la tante Germaine. Jamais sa belle-fille n'a dormi chez elle, parce qu'ils avaient un chien et que Germaine avait peur des poils. Je me souviens, elle se plaignait toujours qu'on n'allait pas la voir. Alors un jour la maman nous a emmenées toutes les trois. C'était toute une affaire, j'avais peut-être huit ans, Maryse sept et ta mère trois ans. Et puis ensuite, à l'arrêt du bus, il fallait encore marcher, et c'était loin, avec ta mère et ses petites jambes. Eh bien, quand on est arrivé, Germaine était en train de faire le ménage: jamais elle nous a laissé entrer. Il a fallu qu'on fasse demi-tour! Après, il paraît que ta mère, elle a dormi trois jours!» (Elle rit.)

Homeland saison 5

Une demi-heure de cardio (le sport, c'est ce qui me permet de manger, et surtout de boire, car l'alcool, c'est bien pire que le coca en terme de sucre!): je bois, je fume, je ne dors pas et je monte des escaliers sur des machines artificielles. Tout va bien.

O. est rentré joyeux et en pleine forme de son camp scout (c'est la différence avec les chefs de camp louveteaux: eux rentrent épuisés. O. s'occuppe des 11-14 ans).
J'apprendrai demain qu'il a (que les chefs ont) tout de même maîtrisé un départ de feu entre trois et cinq heures du matin (la table de cuisson a pris feu): «Pauline me dit "j'entends des crépitements". Grumpf, j'avais pas envie de me lever mais elle a insisté alors j'y suis allé par acquis de conscience. J'ouvre la tente et…»

Passé l'après-midi à regarder Homeland saison 5 qui se passe à Berlin dans le contexte des attaques terroristes en Europe — et l'implication de la Russie qui met toute l'huile possible sur le feu.
Homeland, c'est un peu comme SAS, une façon de vous expliquer l'état du monde par une uchronie dans laquelle on reconnaît des éléments de réalité. La saison 4 (diffusée entre octobre et décembre 2014 aux Etats-Unis) nous explique ainsi le désengagement des Etats-Unis au Pakistan et Afghanistan. L'Afghanistan, «the grave of empires», et «Menahem Begin a tué 91 Britanniques1, cela ne l'a pas empêché de devenir premier ministre».
Bienvenue dans le monde des coups tordus et de la real politik.

Tout en regardant, je récapitule dans un tableau Excel par année de naissance la descendance des grands-parents de H. et des miens: seize enfants, trente petits-enfants, quarante-et-un arrières-petits-enfants. Il me manque quelques années de naissance dans les enfants nés après 2010.




Note
1 : C'est une approximation quant à la nationalité des victimes.

J+1 Que les vegans apportent leur tupperware

Mes parents avaient prévu à l'origine de fêter leurs noces d'or avec leurs enfants (donc ma sœur et moi) et leurs petits-enfants. Nous sommes donc allés au restaurant et j'ai fait l'erreur de m'assoir en face de l'aînée de mes nièces.

J'avais déjà été agacée par ma sœur hier soir quand elle avait déclaré qu'elle était végétarienne comme sa benjamine et que l'aînée était vegan: elles n'ont donc pas mangé grand-chose. Il ne lui est jamais venu à l'idée en un an de me prévenir? J'aurais dû lui faire payer les trois repas!

Au restaurant, ça a été un festival. En résumé, elle mange vegan (donc ni lait ni beurre ni œuf ni miel, que du végétal), mais elle ne mange pas non plus cru et n'aime pas les tomates. Et elle est intolérante au gluten.
D'autre part elle est impolie, murmurant entre ses dents au serveur qui propose de lui apporter de la tarte Tatin : — comme vous voulez mais je n'y toucherai pas. (Ça lui aurait écorché la gueule (je deviens vulgaire) de sourire et dire merci et de partager autour d'elle?)

Apothéose le soir quand ma mère lui fait un plat aimé, des courgettes au riz (mais sans fromage):
— Qu'est-ce que t'as changé dans la recette mamie?
— Rien. Mais j'ai mis un bouillon cube entier alors que les proportions étaient plus petites. C'est peut-être ça… ce n'est pas bon?
— Ça va… mais il ne faudra pas recommencer.

Cerise sur le gâteau, sa sœur n'aime pas le riz. Mais quelles emmerdeuses. Ma sœur m'a ennuyée toute mon enfance avec ses lubies alimentaires, les femmes de la famille se mettaient en quatre pour répondre à ses caprices, elle a réussi à transmettre ça puissance mille à la génération suivante!

H. était scandalisé. Pour ma part, j'ai compris que lorsque ma sœur divorcée disait d'un air pénétré à propos de sa fille: «elle ne veut plus aller chez son père», c'est peut-être que lui traite ces caprices par le mépris et le rire.


Une chose est sûre : si elle vient chez moi, c'est elle qui fait les courses et la cuisine. Moi, je mangerai ce qu'elle aura préparé. Et je veux bien faire la vaisselle.

Dimanche

Un peu de rangement, engueulade avec A., reprise de l'éternelle dissertation de philo. Cette fois-ci, il faut que je la termine d'ici samedi, sinon je crains que je ne puisse m'inscrire en année supérieure — ce qui serait normal: c'est le laxisme accepté deux années de suite qui ne l'était pas.

J'ai fini Le Pendule de Foucault, et je me souviens que j'ai rêvé de la fin (il y a longtemps, après ma première lecture en 1990), du long appel de la trompette: j'ai rêvé de la terreur de ne pas savoir ce qu'il fallait jouer et j'ai rêvé que je tenais cette note. Ce rêve a traversé les années au point que ce souvenir de rêve a pris la consistance du rêve.

J'ai repris An Outcast on the Islands. J'y trouve cette magnifique description de rivière:
Then, through it, after a time, came to Lingard's ears the voice of the running river: a voice low, discreet, and sad, like the persistent and gentle voices that speak of the past in the silence of dreams.
partie IV, chapitre V

Puis, à travers cela, après un instant, parvint aux oreilles de Lingard la voix de la rivière qui coulait: une voix basse, discrète et triste comme les voix douces et obstinées qui parlent du passé dans le silence des rêves.
Le soir, nous ne sommes que trois. O. est reparti à Paris pour dormir chez un ami afin d'être sur place pour son bac. Galette de seigle maison, un peu épaisse.

Un oncle d'Amérique

J'ai testé un nouveau service de la poste (cela a progressé car ce service n'était pas disponible dans ma ville en janvier): imprimer son bordereau d'expédition, déposer son paquet dans sa propre boîte aux lettres et laisser le facteur le récupérer pour l'envoyer. Incroyable, mais ça a l'air de marcher!

— Qu'est-ce que tu as envoyé?
— Un cadeau pour N.
— Qu'est-ce que c'est?
— Un livre.
— Un livre? Ça c'est étonnant!
— Bon, j'ai mis quelques billets dedans, mais je lui ai demandé de ne pas trop en parler.
— Pourquoi?
— Parce que C. n'en a pas fait autant pour vous et je ne voudrais pas qu'elle soit gênée. Pour l'instant je suis la tante pleine de pognon.
— Ah mais oui! Et papa l'oncle d'Amérique!


C'est stupide, mais cette découverte m'enchante. J'avais toujours rêvé d'un oncle d'Amérique, mais je n'avais jamais imaginé que cela puisse être nous. Eh bien, si (enfin peut-être, ça va dépendre des mois à venir, mais rien que cela puisse être possible me ravit).

Férié

J'aurais dû travailler — j'avais prévu de travailler — je n'ai pas travaillé.
Nous nous battons pour les lasagnes — plus de cacahuètes. Evocation d'anecdotes familiales.
Vers le soir, validation des inscriptions APB (admission post-bac). Il existe des cursus math-informatique à Paris 7 (Diderot) avec 47 ou 92 places, plus sélectifs que la prépa. Il existe des lycées qui demandent des lettres de motivation…
Je suis inquiète pour l'année prochaine. C'est comme si c'était mon premier enfant en études supérieures et non le troisième, tant le premier a fait n'importe quoi et la deuxième a été atypique. Je m'inquiète pour l'année prochaine.
Je suis obligée de fouiller dans l'ensemble de mes piles pour retrouver les notes de français d'O. Sueurs froides. Je ne rangerai pas avant juin (mais j'ai retrouvé le papier désiré).

Soixante-dix ans

Aller-retour ce week-end chez mes parents pour fêter les soixante-dix ans de mon père. Ma sœur et ses filles étaient là, ainsi que mes tantes — les sœurs de ma mère — mais pas mon oncle, le frère de papa. A-t-il été invité, ne pouvait-il pas venir? je n'ai pas osé poser la question. J'ai le cœur gros, car mon père avait l'intention, pour une fois, une fois dans sa vie, une fois dans la nôtre, une fois dans l'histoire de la famille, de faire une fête en invitant tout le monde, tous ses neveux — et ma mère a mis son veto à cause de l'inconduite de mon cousin — elle ne voulait pas de lui sous son toit.
Mon père a donc fêté son anniversaire avec ses enfants et les sœurs de sa femme — et pas son propre frère.

Enfin bon. Il ne faut pas que j'y pense, cela ne me regarde pas (tenté-je de me raisonner et convaincre).

Pour le reste, tout s'est bien passé (toujours un peu de soulagement dans ce constat).

Abandonnée

Ils sont partis.
Pendant vingt-quatre heures environ, à peine, vingt heures, nous avons été cinq, et je ne sais même plus de quand datait la dernière fois où cela avait été le cas: deux ans? (je veux dire cinq, pas six).
Ils sont partis: C. va faire un stage de cinq mois dans l'entreprise d'Hervé, A. un CDD d'un mois (normalement cela n'aurait pas dû être elle, H. trouvait qu'il ne pouvait pas décemment prendre deux de ses enfants dans une entreprise de cinquante personnes. Mais les deux étudiants qui auraient dû avoir le poste (le premier, puis le deuxième dans la liste des candidats) se sont tous les deux désistés).
Ils vont dormir chez mes parents à Blois et faire la route tous les matins pour Tours (pendant un mois. Quand C. sera seul, il ne bénéficiera plus de la voiture de sa sœur, il faudra réévaluer la situation: prendre une chambre à Tours? Cela vexera-t-il ma mère? ou cela la soulagera-t-il? (sachant que ce n'est pas incompatible).
Pour l'instant, tout m'inquiète: qu'ils racontent notre vie dans les locaux de la société, qu'ils se disputent "en public" (dans l'entreprise ou chez mes parents), qu'ils s'accrochent avec leurs grands-parents (rien que leur vitalité et leurs rires sont déjà en tel décalage avec cette maison silencieuse et repliée sur elle-même)…

Oui, je suis inquiète. Je tourne comme un lion en cage et O. ne me reconnaît pas, tant et si bien qu'il accepte de regarder avec moi un film dont il n'a jamais entendu parler: Petits meurtres entre amis.
Verdict: «C'est bien, mais pas tous les jours!»

Résumé

- le 24 : finalement messe à 23 heures (seule).
- le 25 : chez mes parents. Très beau soleil. Scrabble (je suis nulle) et triomino (un peu mieux).
(Ah si, très important : j'apprends que ma fille souhaite hériter de TOUS mes livres et que le petit dernier lui disputera les Pléiade.)
- le 26 : chez ma tante. Elle se pose à peu près les mêmes questions que moi sur ses cheveux blancs (mais elle est née en 1941).
- le 27 : retour. Le soir Les mondes de Ralph, très bon.
- le 28 : je ne sais plus. Pas ramé, sommeil, trop froid. Rangement et ménage, un peu. Hervé passe mon Mac sur Yosemite. Dur, dur. Je finis Le détroit de Behring et continue la mise en note de L'Eglise de Congar. Fastidieux.
- le 29 : Hubert le matin. Sous tension.

Avant Noël

Matinée loin d'internet pour tenter d'en finir désespérément avec cette dissert de philo que je n'écrirai jamais, je crois. Enfin, le plan est fait. «Nous fuyons ce qui est important». Je ne vais tout de même pas rater ce cursus pour une dissert de philo, après une en exégèse et une en théologie? Eh bien il se pourrait que si. (Mais non. «Essaie encore, petit scarabée.»)

Derniers cadeaux de Noël. Il reste l'engrais pour les orchidées à aller chercher. Claude revient demain, mais qu'allons-nous faire demain soir, avec les tendances intolérantes de plus en plus prononcées d'Hervé? C'est stupide, nous devrions être en famille (élargie), la seule fois où nous avons manqué à cette règle a été d'une profonde tristesse (il y a longtemps, plus de quinze ans). En famille ou à l'église (ou les deux), sinon ce n'est pas Noël (ou rien, ce qui est aussi une possibilité. Plutôt rien qu'une pure fête de la consommation).

Souvenirs géographiques

Week-end chez mes parents en présence de ma tante maternelle qui cherche la tombe d'un de ses oncles tué en Albanie durant la première guerre mondiale (relique familiale: le portefeuille troué de la balle mortelle). Le lieu présumé de sa mort, Voskopojë, semble de toute beauté (toujours cet étonnement qu'un lieu mythique ne soit finalement que terrestre. Je me souviens de ma surprise et de ma déception, enfant, que franchissant une frontière, ce soit exactement pareil de l'autre côté: dès lors, à quoi bon?)

Je parle de "ma" cuillère. D'après ma mère, elle aurait plutôt appartenu au grand-père de mon grand-père (né en 1911 : la cuillère aurait connu la guerre russo-polonaise de 1831? un arrière-arrière-grand-père né à peu près en 1810? Cela me paraît un peu court: l'arrière-grand-père de mon grand-père?)

Au passage je note ici le nom du village de mes grands-parents paternels: Ozegow (ainsi je ne l'oublierai plus, ou plutôt je saurai où le retrouver). Ce doit être particulièrement sans intérêt: rien sur Flickr.

Dernier lieu: le lac de Constance. Le père de mon grand-père maternel y était cantonné pendant la guerre de 1870 (ça alors! je ne me souvenais absolument pas que cette guerre avait connu des batailles hors du territoire français) et en a ramené deux pipes bavaroises au tuyau en porcelaine.

(On en concluera que les guerres étaient l'occasion de sortir de chez soi.)

La réclamation

En écoutant l'un des secrétaires généraux de l'ACPR raconter les tribulations de sa fille, la colère me prend. Je pense au cousin de mon père et je me dis qu'on lui a volé sa vie deux fois.

J'avais raconté ici la mort de Daniel et plus récemment la surprise romanesque de découvrir un héritage important. Je ne sais plus si j'ai dit que cette heureuse surprise s'était évaporée: en effet, le contrat d'assurance-vie n'avait pas nommé les héritiers, et le cousin de papa, ne connaissant que mon père et mon frère, n'avait pas imaginé que cela pourrait concerner d'autres personnes. Or le généalogiste a retrouvé vingt-huit héritiers en Pologne, du côté du père de Daniel (dans notre famille matriarcale, personne ne s'était jamais préoccupé de la possible famille de son père — de même que je n'ai aucune information sur la famille de mon grand-père paternel: les grands-mères maternelle et paternelle, les tantes, ont monopolisé l'histoire familiale): l'assurance-vie est donc à partager. (J'avais alors tenté de réconforter ma mère en lui disant que ces quelques milliers d'euros, dont mes parents n'avaient pas besoin, seraient peut-être une manne miraculeuse pour quelques familles polonaises inconnues.)

Mais en sortant de conférence, la colère grondait en moi: ainsi donc Daniel, homme simple, couvé et suralimenté par sa mère, obèse, amputé de ses deux tibias, mort brûlé vif dans un incendie dont nous ne saurons jamais s'il était criminel, se voyait par delà la mort dépossédé de sa dernière volonté: transmette à ses deux cousins, sa seule famille connue, l'intégralité des économies accumulées durant sa vie solitaire et modeste.
Déjà au moment de la mort de Daniel, maman m'avait fait part de leur écœurement à découvrir comment la banque locale avait fait souscrire des dizaines de produits financiers à Daniel pour y mettre quelques centaines d'euros, assurant sans doute des commissions au chargé de clientèle qui profitait de cet homme simple.
Il fallait demander justice. Il fallait profiter des dispositions légales pour déposer une réclamation pour défaut de conseil (même ma grand-mère maternelle savait qu'il fallait désigner les bénéficiares d'une assurance-vie par leur nom!), non pour obtenir les sommes (je pense que c'est impossible sans une action en justice et je ne vais pas m'engager là-dedans), mais pour obliger la banque à répondre, pour la mettre en porte-à-faux et alerter l'ACPR.

Il restait à convaincre mon père, homme silencieux, discret, et faut-il le dire, un peu lâche; accepterait-il cette démarche, ne recommanderait-il pas le silence, l'effacement?
Sa promptitude à me fournir les documents nécessaires à une lettre argumentée me confirme ce que j'avais pressenti: sa douleur devant cette mort atroce restée inexplicable, douleur doublée peu à peu de colère, d'amertume et de désir de justice.

Bien sûr, ce qui fait hésiter, c'est l'impureté des motifs: est-ce la justice ou l'appât du gain qui motive au fond la réclamation? Comment être sûr de ses propres mouvements?
Mais il ne faut pas que ce genre de doutes empêche de demander à une banque de travailler avec rigueur. Ce n'est pas parce qu'on travaille dans une petite agence de l'Indre pour des gens humbles que cela autorise à faire n'importe quoi.

Aller-retour Strasbourg

Enterrement "mixte": pas de cérémonie à l'église, des prières dites par un prêtre debout dans le cimetière, des souvenirs et des regrets lus par différents membres de la famille. L'un des problèmes de ces cérémonies civiles, c'est le plein air: j'avais connu le vent dans les arbres, cette fois-ci c'était le bruit des voitures: difficile d'entendre.

C. : — Mais s'il y a un prêtre, pourquoi ne pas faire carrément un enterrement à l'église ?
Moi : — Le problème, c'est de concilier le souhait du mort avec celui des vivants: quel choix faut-il respecter ?
H. : — Celui du mort, bien sûr !
C. : — Celui des vivants, évidemment ! Le mort il s'en fout, il ne le saura pas.

Vaste débat.

Cérémonie émouvante. La plupart des frères et sœurs sont venus malgré la distance. Mon beau-père constate, mi-figue, mi-raisin:
— C'est le cinquième beau-frère que j'enterre.
— Ben dis donc, il fait pas bon être ton beau-frère !

Dîner à Verdun au Coq Hardi. Rayons de soleil sur les quais. Retour sous une pluie battante.

Un oncle

H. blanc au téléphone avec son père me fait signe qu'il se passe quelque chose de grave. Il raccroche.
— Louis est mort. Il a eu un malaise le soir et il est mort.

C'est le mari de l'une des tantes les plus jeunes d'H. C'est un choc. Même si ses tantes ont toutes épousé des hommes beaucoup plus âgés qu'elles, rien ne laissait présager cette disparition.
C'est à leur mariage, en décembre 1989, que j'avais rencontré toute la famille d'H. pour la première fois.
Je connaissais très peu cet oncle; mais je pense à ses filles, qui ont à peu près l'âge de mes aînés.

Plus tard dans la soirée A., dix-neuf ans, commente, semi-interrogative: «mais alors, ça veut dire que chaque au revoir est un adieu?»

Successions

A huit heures, passage d'un artisan qui évalue les travaux pour le remplacement des velux.

A neuf heures, départ pour Blois et l'anniversaire de mon père. Deux parties de belote sauvent l'après-midi mal engagée. (Ma fille n'est pas venue puisqu'elle travaille, les garçons et H. font la sieste, je reste debout dans le salon à faire la conversation en sachant que si je m'assois, je m'endors).

Ma mère parle du centenaire de la guerre de 14, des églises qui ont carillonné le 1er août: «J'ai regardé un documentaire; tous les hommes sont partis, ils ont emmené les chevaux. Et il y avait la moisson à faire. Comment ont-ils fait? Mon père avait neuf ans à l'époque. Il n'était pas drôle, mais maintenant je comprends mieux, quand on pense par quoi il est passé dans son enfance.»

Histoire de famille au dîner. Mes parents ont appris très récemment que le cousin de papa avait souscrit deux assurances-vie au profit de mon père et mon oncle, sa seule famille connue (depuis, le notaire a découvert vingt-huit cousins en Pologne). Les sommes sont importantes et mes parents un peu sonnés par cette bonne nouvelle.
La maison du cousin est vendue ou en passe de l'être (elle a été longtemps sous scellés pour l'enquête, l'est-elle encore?), ma mère a répété au notaire puis à son successeur (le premier étant mort) qu'elle souhaitait récupérer les photos de famille mais n'a pas de nouvelles. Je crains qu'il ne soit trop tard.

Elle nous raconte l'histoire d'une grand-tante éloignée, mais très proche de la famille (une grand-mère pour ma mère, en quelque sorte, de l'autre côté de la cour de la ferme). Cette grand-tante et son mari, sans enfant, avaient opté pour le régime de la communauté universelle. Elle est morte la première, tous les biens sont revenus à lui. Quand il est mort, comme il était de l'Assistance (publique, ie abandonné, sans famille connue), tous leurs biens sont revenus à l'Etat et ont été vendus aux enchères (alors que si c'était elle qui était morte en dernier, ses neveux et nièces en auraient hérité):
— Ma mère [ma grand-mère] a assisté aux enchères et à chaque fois qu'un lot passait, elle récupérait les photos de famille.

Ces histoires de succession assises sur des règles juridiques me fascinent. Ai-je raconté la pire que je connaisse, elle aussi racontée par ma mère? Je ne sais plus de qui il s'agissait, de collègue de lycée, je crois. Le père et le fils se tuent dans un accident de voiture en allant à l'enterrement du grand-père. Selon les règles juridiques, quand on ne sait pas qui est mort le premier dans un accident, l'ascendant est réputé mort le premier, ce qui veut dire ici que les biens du père reviennent au fils.
Ce sont donc les descendants du fils (ici il n'y en avait pas) puis à défaut ses ascendants qui héritent, en l'occurence la mère du garçon. Or le père et la mère étaient divorcés. Elle a donc hérité de la moitié de la maison de son ex-mari (qui venait d'en hériter suite à la mort de son père) sur l'île d'Ouessant dans laquelle vivait depuis toujours son ex-belle-mère, une vieille dame qui venait de perdre mari, fils et petit-fils.
Que ce soit vieux règlement de compte entre belle-mère et bru, divorce mal digéré ou douleur d'avoir perdu son fils, elle a exigé de toucher la valeur de la moitié de maison devenue sienne, obligeant la vieille dame à lui racheter sa part ou à vendre le lieu où elle avait vécu toute sa vie.

Anicroche: A. téléphone, elle n'a pas ses clés pour rentrer à la maison. Je songe à Rhotull («c'est quand même des sous-doués des clés») et nous l'envoyons chez les voisins en attendant notre retour vers minuit.

Cénevières

Visite du château de Cénevières menée par le marquis de Braquilanges. Apparemment il a voué une partie de sa vie à étudier les archives afin d'assoir toutes les anecdotes sur des documents, et celles-ci sont nombreuses. J'en livre quelques-unes en vrac:

Le marquis avait Saint Exupéry pour oncle. (Trois fils d'une autre branche ont également épousé trois filles Saint-Exupéry, sans que l'arbre généalogique permette de savoir si elles étaient sœurs ou cousines.)

Le château existait déjà du temps de Pépin le bref. C'était un château-fort qui fut "modernisé" lorsque le seigneur du château, fait prisonnier à Pavie, revint après plusieurs mois la tête emplie de renaissance italienne.

A l'occasion de dégâts des eaux (la feuille de platane ne pourrit pas dans l'eau, apprends-je, et les platanes de cent cinquante ans perdaient leurs feuilles dans les gouttières et les bouchaient), le marquis a découvert un plafond à la française, puis quelques années plus tard des peintures murales. Le tout est daté du XVIIe siècles, comme les tapisseries de Flandres (j'écris de mémoire, je peux me tromper de siècle, il faudra vérifier sur place).




Il s'agit de Constantinople.

Il existe également une chambre d'alchimie peinte, et le château reçoit régulièrement aujourd'hui encore la visite d'alchimistes (??!!!) Les murs sont peints de scènes de L'Iliade ou de la mythologie grecque.




Ici les armes d'Achille à gauche et Troie en flammes à droite.

Dans la cour en entrant se trouve un temple protestant, devenu la maison du gardien. (Jeanne d'Albret elle-même est venue deux fois pour convertir le seigneur de l'époque. Henri de Navarre était également un habitué du château.) Dans le donjon a été consacré il y a peu une chapelle: c'est qu'il s'est avéré qu'une vieille table de jardin qui servait à prendre le café dans la jeunesse du marquis était en réalité un ancien autel de la cathédrale de Cahors (un deuxième : un premier, déjà un butin des guerres de religion, avait coulé à pic dans le Lot).
L'évêque de Cahors, ami du marquis, lui a laissé l'autel mais a suggéré qu'il lui faudrait un décor convenable. H et moi ne pouvont nous empêcher de penser que l'évêque a finement joué, obtenant une chapelle catholique dans une enceinte où ne restait qu'un temple protestant tout en faisant "cadeau" d'un autel dont il n'aurait su que faire.

Les deux salles sous le donjon sont creusées si profondement que leur température varie de un à dix degrés.

Dans le donjon vivent quatre espèces de chauves-souris. Comme chaque fois que cela concerne son château, le marquis a fait appel à des spécialistes pour en savoir plus.
Des petites chauves-souvis sont nées. L'ensemble accroché au plafond du donjon ressemble à une moisissure géante et épaisse.

Bref une visite passionnée et passionnante.

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Déjeuner à Cajarc, ville natale de Françoise Sagan. Acheté du vin.

A cinq heures, mariage de mon second cousin. C'est toujours un plaisir de voir mon oncle si ému. J'apprends au détour de la conversation que ma sœur vit depuis dix ans avec un homme marié (— Le prochain mariage, ça pourrait aussi être toi. — Il faudrait déjà qu'il divorce!) WTF? Mais qu'est-ce que ça veut dire, qu'il vit avec elle sans avoir divorcé, ou qu'il la voit en cachette (ou pas) de sa femme? Et comment ma sœur fait-elle pour toujours se fourrer dans des situations pareilles? (Je ne lui pose pas de question, je ne les pose qu'ici.) Bouchées de foie gras poêlées sur une plaque brûlante, je ne sais pas combien j'en ai mangé. Il fait beau, c'est inespéré, depuis une semaine mon iPhone m'annonçait de la pluie le samedi.

Les cousins

Il manque le plus jeune: du fait de ses frasques récentes, il s'est éclipsé tôt.

Enquête

Les questions sont sont ici.

1/ Non.

2/ Leur vie ? A fuir. Et pourtant je partage leurs valeurs de vie de travail, d'attentions envers les plus faibles, de règles un peu rigides déterminant "ce qui se doit" et "ce qui ne se doit pas". Mais leur sens du devoir n'a rien d'heureux, de libératoire, il est sous le signe de la tristesse. Un ami disait «nos parents n'ont pas appris à être heureux».

3/ Oui. C'est la plus chaude, la plus lumineuse. C'est l'endroit le plus agréable pour moi qui n'aime pas les fauteuils mous.

4/ Non, sauf mon merle préféré.

5/ Non. Je trouve si bête, si peu convaincant, de leur dire «J'aime beaucoup ce que vous faites», et plus c'est vrai, plus il me semble que c'est indicible.

6/ Je ne sais pas si c'est la plus ancienne. La mère, la femme de mon oncle, ma grand-mère paternelle, et moi debout. Une photo en noir et blanc, dans l'entrebaîllement d'une porte-fenêtre. Quatorze mois? Sans doute à Orléans, à la Source, dans la chambre d'étudiant de ma mère. Je n'ai compris que très tard, à vingt-trois ans passés, tout ce que pouvait représenter cette photo, cette visite des femmes du côté paternel à ma mère, à propos de qui cette grand-mère avait dit à mon autre grand-mère (la mère de ma mère): «quand on a des filles, on les surveille».

7/ Je ne sais pas ce que cela veut dire. Rêvasser en fixette pendant deux semaines? (c'est bien cela, "tomber amoureux"?) de temps en temps. Plus, non. Je n'y crois pas assez.
Je me souviens d'une phrase de César et Rosalie parlant de chaussettes, disant quelque chose comme «ça se termine toujours par repriser les chaussettes»; bref, assurant la prégnance du quotidien sur les sentiments romantiques.

8/ Non!

9/ Oui et non: oui, à tout ceux que je croise (par politesse, pas parce que je les connais), mais non, je ne croise pas grand monde.

10/ Non. Pas d'idée, pas de goût pour le coiffeur (pas de coupe qui doive s'entretenir, la flemme), et un gros épi sur le devant !

Le choc

Je l'absorbe doucement, mais je suis très ébranlée.

Appris ce week-end que le plus jeune cousin, mon cousin préféré, avait quitté sa femme pour une autre, deux cent mètres plus loin dans le petit village.
Femme et quatre garçons, dont des jumeaux et un bébé né en mai.
La stupeur m'étreint, comme elle paraît étreindre ses frères, sa sœur, et toute la famille. Il faut dire qu'il avait, ou qu'il a (que faut-il dire?) une femme si appréciée de nous tous, si parfaitement intégrée qu'elle paraît avoir toujours été là, et qu'à choisir entre elle et lui, en de telles circonstances, il n'est pas sûr que le sang soit le plus fort.

Je ne m'en remets pas:
— Peut-être qu'il va revenir?
— Moi, à la place de sa femme, je ne suis pas sûr de le reprendre (répond H. avec logique).

Mais, et les garçons?

Et je regrette, je regrette que ma grand-mère ne soit pas encore là pour lui passer un savon. Il y a des choses qui ne se font pas, elle savait l'asséner avec vigueur, et nous l'aimions tous tant. Il avait fait son mémoire de fin d'études sur elle et ses souvenirs, me confiant «Je regrette d'être un garçon, elle en aurait dit davantage à une fille». Et tout cela, tout cela, ces principes, ces valeurs, ce monde où une parole vaut un verrou ou une pierre d'angle, jeté aux orties? N'y aura-t-il donc jamais rien qui tienne?

Racines

Invité récemment dans un talk-show de la télévision tchèque, j'ai cité le poète polonais Norwid —"la Pologne, ce n'est que de la mémoire et des tombes"—, ce qui a provoqué un éclat de rire chez le public praguois du Théâtre Semafor, où l'émission était enregistrée, comme s'il s'agissait d'une bonne blague. On croyait sans doute que j'avais préparé cette plaisanterie pour la fin. Or il s'agit d'une vraie citation, et qui en dit long sur les Polonais.
[…] Durant les siècles de l'histoire polonaise, nous avons passé le plus clair de notre temps à lutter pour notre liberté, à défendre notre patrie en mourant par milliers. Par conséquent, les Polonais sont bien meilleurs pour célébrer les enterrements et les défaites que pour fêter les succès.

Mariusz Szscygieł, Chacun son paradis, p.208 (Actes Sud, 2012)


L'étrange quand je lis cela, c'est que j'ai l'impression que cela fait davantage référence à la famille de ma mère qu'à celle de mon père. A croire que c'est peut-être une chose qui les a rapproché, souterrainement.

Doc gyneco

Bon. Bizarrement parler de tuyauterie intime me gêne davantage que "montrer mes fesses sur internet".

Comme je suis profondément convaincue que notre santé est d'abord de notre responsabilité (et que ce n'est que lorsqu'elle devient hors contrôle qu'il est urgent de consulter), je n'ai pas tendance à la confier à une personne extérieure mais plutôt à suivre quelques repères, mon poids, la chute des cheveux, la fatigue, etc. Comme nous avons le même médecin depuis dix-huit ans, il établit les certificats pour le sport en me voyant un an sur trois en faisant confiance à mon appréciation entretemps.

Bref, tout cela pour dire que cela faisait cinq ans que je n'avais pas vu de gynéco et que je me suis fait engeuler (enfin, décembre 2008: quatre ans et demie).

Comme je rencontrais un nouveau médecin (j'ai laissé tomber la précédente dont le manque d'écoute était la cause de mon manque d'assiduité), il a fallu constituer un dossier: antécédents médicaux, grossesses, accouchements… (Il paraît que je suis «très nature». Je dirais plutôt: non-interventionniste. Ne pertubons pas ce qui marche (en croisant les doigts: «pourvou que ça doure».))

Les questions m'ont amenée de fil en aiguille à raconter que du côté maternel, ma mère, une tante et ma grand-mère se sont fait enlever l'utérus pour cause de fibrome. Je l'avais plus ou moins oublié, c'était un souvenir auquel je ne pense jamais.
Et j'ai brutalement pris conscience que ma mère avait deux ans de moins que moi aujourd'hui quand elle a été opérée.
Cela m'a fait un choc.

Trois enterrements et une naissance (ou conversation avec ma mère)

Lundi j'appelle ma mère que je n'ai pas eu au téléphone depuis son retour de vacances.
De plus en plus souvent je téléphone plutôt qu'écrire alors que j'ai horreur de cela. La raison en est paradoxale: c'est pour ne pas donner de nouvelles. Elle ne sait rien de mes études en théologie, rien de mes blogs, rien de mes lectures, et je n'ai pas envie de parler des enfants car la situation m'attriste. Or si j'écris, il faut bien que je trouve un sujet; alors que si je téléphone, c'est elle qui parle, problem solved.

J'ai donc appris en quelques minutes la mort de la tante Paulette (que j'aimais bien, elle venait de Brantôme (les deux propositions apposées n'ont pas de lien causal)). Elle avait plus de 90 ans, c'était dans l'ordre des choses (commentaire de ma mère: «Il ne reste plus beaucoup de belles-sœurs de mémé» (tandis que ma tante m'avait dit trois jours avant «Il ne reste plus qu'un frère et une sœur» (sur treize, note de la rédaction))); puis celle d'une petite-cousine de papa «à 56 ans, tu te rends compte, c'est jeune, elle était en fauteuil roulant depuis plusieurs années, je n'ai jamais bien compris quelle était sa maladie»; et enfin celle d'une fille de Marila: « Tu te rappelles de Marila? (évidemment que je m'en souviens), eh bien elle avait une fille, tu sais, en 81, on lui envoyait de la bouillie (en Pologne, NdR), eh bien elle s'est mariée le 6 avril et elle s'est tuée en voiture le 8!»
Ma mère de conclure: «Tous ceux qui étaient au mariage se sont retrouvés à l'enterrement».

Quel était le mot qu'utilisait Compagnon? Shadenfreude?

Et moi de me demander in petto quel sort poursuit désormais la branche maternelle de mon père.

Ma mère continue (ou fait des incises, je m'y perds):
— Oui, on a été au courant par le cousin qui fait des recherches généalogiques. D'ailleurs ça le désespère que ça n'intéresse personne de notre côté. Parfois il me dit «il n'y aurait pas un fils de Joseph que ça intéresserait, L., par exemple?»
— Tu sais, L., ses enfants sont trop petits, entre l'aîné et les jumeaux, ça m'étonnerait qu'il ait le temps de faire autre chose pendant quelques années encore.
— Surtout qu'ils en attendent un quatrième, encore un garçon.

Et voilà comment j'apprends les grossesses dans ma famille. Cela me fait toujours un peu de peine de voir que les naissances sont moins un sujet que les morts.

(Pour mémoire, l'un des jumeaux a un nom proustien: Céleste.)

Inconfort

Cela faisait des jours que je remettais un coup de fil à mes parents, et ce soir je reçois un mail : ils partent en Afrique du sud demain matin.

Cela me fait culpabiliser (ne pas leur avoir téléphoné avant) et me déstabilise (des parents ne devraient-ils pas prévenir leurs enfants de leur absence? (non, un mail la veille à minuit, ce n'est pas "prévenir")).

Lundi bizarre

Journée vraiment bizarre, entre chaud et froid, entre assurés mécontents ou ravis, entre notes bonne ou médiocre, entre bonne et mauvaise nouvelles.

J'ai l'impression que je me suis grillée auprès de mes camarades de la catho à expliquer qu'il était hors de question que j'aille défiler contre le mariage homo, que je n'étais pas d'accord avec eux (« Comment, tu ne crois pas que c'est important, un père et une mère, pour un enfant ? » (Evidemment, j'ai répondu en exagérant mes positions, en faisant de la provocation, c'est plus fort que moi. En réalité, je ne sais pas ce qui est important pour un enfant (à part de l'attention, mais en donne-t-on jamais assez ? Ou trop ? Le dit-on trop, ou pas assez ?). Tout me paraît foirer, quels que soient les efforts qu'on y met. Mais je dois être découragée. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour venir brandir mon couple (marié à l'église) avec enfants (baptisés) comme exemple à la face du monde. J'ai trop conscience de tous ses dysfonctionnements. Mais ce doit être constitutif de toute œuvre humaine. (Le même soir, à propos de la Bible : « Vous ne trouverez pas un héros sans défaut dans la Bible. Tous ont quelque chose à se reprocher. » Dans un sens c'est rassurant. Eloge de l'imperfection, combat avec l'ange. Boîter.)))

Le soir, C. qui avait disparu depuis quatre jours (un peu à la manière des chats qui partent traîner) réapparaît. Il partirait —peut-être— en Islande. L'anglais du mail est bien trop chantourné pour permettre une certitude, sauf une: ce ne sont pas des Américains qui écrivent ainsi. (Comment ne pas être compris à force d'être poli.)

Ce qui me fait penser que j'ai vu la professeur de français de O., qui m'a appris un défaut que j'étais loin de soupçonner: O. écrit chantourné, justement. « Il faudrait qu'il se dise qu'on écrit pour être compris. » Et je me dis que O., le diplomate de la famille qui a appris à naviguer à vue dans le champ miné que constitue n'importe quel repas chez nous (trop de taquineries (mais de belles parties de rire quand ça ne tourne pas au drame)) ne doit plus savoir appeler un chat un chat.

Incongru

Mon fils, tout fort au milieu du salon encombré par mes parents, ma sœur et mes nièces:
— Papa, t'a déjà donné du sperme?



(Bon, je dois être la seule à avoir entendu, mais ça m'a fait un choc, dans une maison où les bébés naissent dans les choux.)



(Le contexte: je venais d'avoir un "big hug" des deux garçons, et je disais, faisant référence au film Starbuck: «ça manque d'enfants».)`

Et à part ça, ou ça compris puisque ça n'a pas eu de conséquence, Noël s'est bien passé. Très bien, même, moins de tension que d'habitude, presque pas de tension. Tant mieux, j'espère que nous y ariverons encore la prochaine fois.

(Apparemment ma mère ne parle plus à mes tantes. Enfin, peut-être, ce n'est pas très clair, puisque le sujet est tabou. «Pas une histoire d'argent», mais que se passe-t-il après la mort de mémé? Bizarre, on verra bien. Ma mère qui reproche à mon père de casser trop de vaisselle; mon père, que je soupçonne d'être très affecté par la mort atroce de son cousin, qui n'écoute ni son chirurgien ni son kiné après son opération de la hanche; ma sœur, divorcée, qui vient seule avec ses filles parce que ma mère refuse de voir son actuel ami (non, elle ne me l'a pas dit, elle l'a dit à un cousin en juillet 2011, je l'ai entendu parce que j'étais près) et qui —à quarante ans passés— lui téléphone (à son ami) dès que mes parents s'absentent… C'est compliqué une famille, ça donne finalement une idée assez juste de la radicale impossibilité de comprendre les autres — mais de devoir vivre au mieux avec eux.)

Mariage interdit

Appris un peu par hasard ce week-end que je n'avais pas le droit d'épouser mon beau-père (c'est la loi).

— Et bientôt, tu n'auras pas le droit d'épouser ta belle-mère non plus.

Menaces sur le mariage

Gleeden, «le premier site de rencontres extra-conjugales pensé par des femmes», actuellement en affiche de 4x3 m dans le métro.

Mariage gay

H. a licencié un collaborateur. Motif officiel: refus d'obéir aux ordres.
Motif détaillé qui ne sera pas exposé davantage à moins que cela ne soit nécessaire (inspection du travail, prud'hommes, etc): refus de travailler aux adaptations nécessaires d'un logiciel suite à la possibilité de se marier pour les homosexuels. Ses convictions religieuses le lui interdisent, argue le collaborateur.

Personne ne me demande mon avis, mais je vais quand même le donner (c'est un peu le principe du blog).
Tout sonne faux dans ce que je pense, parce que mes convictions sont réactionnaires et mes conclusions progressistes. Entre les deux interviennent mes amis, mes connaissances, des cas particuliers qui font que je suis prête à reculer sur tous les fronts.

Je suis bien embarrassée, je trouve cette histoire de mariage stupide, parce que rien à faire, le mariage reste pour moi un instrument historique d'oppression [1] et je trouve étrange de le désirer.
D'un autre côté je sais que Matoo en rêve défend l'idée pour des raisons d'égalité de droits, et l'idée de voir Matoo et Colin en smoking blanc comme le Capitaine et le Lapin (non, ils ne sont pas en smoking blanc, j'ai fantasmé ou confondu) en train de se jurer fidélité et assistance (et c'est peut-être le tout du mariage: assistance, plus encore que fidélité: vieillir ensemble, le plus difficile, le plus important, ce qui fait que tout cela est une aventure et non pas un encroûtement) me réjouit et je ne vois pas très bien au nom de quoi le leur refuser.

Mariage

Il faut bien entendu distinguer mariage civil du mariage religieux.

Concernant le mariage civil, j'entends certains dire que le PACS existe. Certes, mais il est faux de croire que cela donne les mêmes droits que le mariage. Je ne vais pas faire la liste des différences juridiques parce que je ne les connais pas, mais rien n'empêche une entreprise privée de faire une différence entre ses clients mariés ou pacsés ou en union libre.
Je peux citer mon propre métier. Je travaille dans une mutuelle de santé qui intervient en surcomplémentaire pour les salariés de sept filiales du groupe, la complémentaire étant assurée par le régime de branche. J'ai eu la surprise d'apprendre que cette complémentaire, qui couvre tous les salariés des sociétés d'assurance, n'accorde aucun droit aux Pacsés. Seul le conjoint marié[2] est reconnu et remboursé de la même manière que le salarié cotisant.
D'autres citeront des circonstances douloureuses, par exemple les conjoints homosexuels ne pouvant accéder au lit de leur ami hospitalisé au motif «qu'ils ne font pas partie de la famille». (J'espère que cela a tendu à disparaître avec l'expérience du sida.)
Etc, etc. Si le mariage est une façon élégante et rapide de résoudre d'un coup tous ces dysfonctionnements, allons-y. Je songe qu'il sera accompagné de son cortège de tristesses, divorces et désillusions, mais peut-être est-ce inévitable.

Concernant le mariage religieux, je ne peux parler que du mariage catholique. (Les protestants s'y opposent moins, car chez les réformés le mariage n'est pas un sacrement. Les autres religions je ne sais pas.)
L'Eglise est contre et je ne le discute pas. J'accepte sans discuter, comme j'accepte que les femmes ne puissent pas administrer les sacrements ou devenir jésuites, que les divorcés soient excommuniés, etc, etc. (Finalement être catholique, c'est souvent s'entendre dire non, et c'est sans doute structurant aussi.) Accepter ou ne pas se dire catholique, puisque c'est justement cette acceptation qui définit une appartenance (ce qui ne veut pas dire qu'une fois le porte-parole de l'Eglise ou de l'évêque rentré dans ses appartements, la discussion ne reprend pas et que le travail d'articulation autour du mot "amour" ne bat pas son plein).
Ce qui me fait sourire, c'est que l'Eglise se retrouve face à son ambiguïté en ce qui concerne le mariage: ce qu'elle veut régir en réalité, c'est qui s'unit à qui[3] et combien de petits catholiques (le plus possible) sortiront de cette union — un enjeu de pouvoir, en somme; mais ce dont elle nous parle désormais quand il s'agit de mariage, c'est d'amour, le mariage comme sacrement étant censé représenter l'union de l'Eglise et du Christ: quand deux personnes viennent lui dire qu'elles veulent se marier devant le Christ parce qu'elles s'aiment, au nom de quoi peut-elle le leur refuser?

Un prêtre rencontré lors d'un colloque fin octobre à qui je faisais remarquer qu'il s'agissait de mariage civil et que l'Eglise n'était pas concernée m'a répondu:
— Mais quand ils auront le mariage civil, ils voudront le mariage religieux!
— Et alors?
— Et alors ils mettent en danger la famille!
— Ah non, ma famille n'est pas du tout mise en danger par le mariage homo.

(Cette idée m'a parue extravagante, et en y réfléchissant je me suis dit que c'était plutôt le contraire. Enfin non, il ne s'agit ni du contraire ni du mariage, mais la fréquentation d'homos, seuls ou en couple, enrichit ma famille et lui permet de faire cette expérience fondamentale: on ne peut rien dire, rien savoir d'une personne avant de la rencontrer et de se faire sa propre opinion, qui ne dépend ni du sexe, de la couleur, de la religion, de l'âge, de la préférence sexuelle, mais de "parce que c'était lui, parce que c'était moi".)

Tout cela pourrait faire croire que je suis pour le mariage religieux gay. Mais non, pas vraiment. En réalité, j'ai une vraie difficulté à réfléchir au mariage. Je trouve qu'il n'a aucun sens si le divorce est autorisé. En fait je ne suis pas sûre d'être favorable au mariage hétérosexuel non plus. Si, mais avec réserve. Je demande des quotas. Les mariés se rendent-ils comptent de la galère (sens premier, bateau avec des rames) dans laquelle ils embarquent? N'y allez pas, vous êtes fous!

Adoption

Là, c'est beaucoup plus simple: c'est oui. J'ai exactement la même position pour les couples homosexuels que pour les couples hétérosexuels (oui, je parle de couple. Adopter un enfant quand on est célibataire (à moins de situations très particulières qui régularisent des situations anciennes, des situations de fait) me paraît une mauvaise idée. C'est dur, on a besoin d'être deux, ne serait-ce que pour confronter ses réactions ou ses opinions. Répondre à «Et maintenant, que faire?» est plus facile à deux.)

J'avais été frappée par la phrase: «Adopter, c'est donner des parents à un enfant, pas un enfant à des parents».

Oui à l'adoption d'enfants nés ou déjà conçus, non à la procréation assistée. A quoi bon mettre au monde des enfants supplémentaires? Pour avoir le sien, le vôtre? Mais cela est la plus grande tromperie, la plus grande illusion. Ce ne sera jamais le vôtre, il sera toujours lui, il vous échappera toujours. A tous ceux qui s'imaginent "leur" enfant comme un prolongement d'eux-mêmes, je demanderai s'ils ont l'impression d'être le prolongement de leurs propres parents.
(Et puis ce sujet-là fait ressortir mon côté féministe: la PMA, c'est se servir du corps des femmes pour faire de la recherche, avec leur consentement plus ou moins inconsciemment contraint (quand on vous demande au moment du prélèvement d'ovules, alors que vous êtes déjà sur la table d'opération: «Ça ne vous dérange pas qu'on en prélève un peu plus pour des couples stériles?», que voulez-vous répondre? Et que dire des femmes stimulées hormonalement alors que c'est l'homme qui est stérile ou hypofertile? (Combien de cancers chez ces femmes-là?) Et quel est le statut des embryons congelés? (un sacré casse-tête juridique, mais je ne peux que frissonner en imaginant des embryons issus de moi être utilisés pour des expériences scientifiques.))

Mais bien entendu, une fois encore, l'amitié me fait taire: comment ne pas être heureuse pour Rémi et sa fille Julie née en septembre?

Notes

[1] Pourquoi s'être mariée alors? Question très compliquée, mais certainement pas pour des raisons sentimentales ou symboliques. La réponse contenant le plus d'exactitude serait "pour quelque chose de l'ordre du pari de Pascal". Mais laissons mes névroses de côté et poursuivons.

[2] Vous aurez compris que ce masculin ne fait qu'appliquer la grammaire française et couvre les deux genres du genre humain.

[3] J'ai trouvé ce terme moins violent que "qui baise avec qui", mais c'est bien de ça qu'il s'agit.

Chance

Samedi, dimanche: temps radieux et douceur d'automne.

Deux mille de belote, perdus tous les deux. Evidemment, je suis avec C, et celui qui a de la chance, c'est O.
Ce qui n'empêche pas H. de s'exclamer l'une des rares fois où j'ai du jeu:
— Mais tu as une chance de cocue!
— Tu es le mieux placé pour en juger.

N'empêche, c'est triste d'avoir aussi peu de jeu durant deux mille de belote.


Engueulade avec R, prévisible: c'est pour cela que je n'ai pas appelé dimanche midi mais dimanche soir. Combien de temps cette fois-ci? Six mois, un an, toujours?
Mise au point avec les enfants — sans doute inutile comme les autres, mais au moins cette fois, ils connaissent exactement le fond de notre pensée. Tout cela est sans issue autre que le temps qui va passer; et le savoir (qu'il y aura une issue mais qu'il ne sert à rien de vouloir l'atteindre avant l'heure) est une bizarrerie de plus.
Deux ourlets et trois boutons en regardant Mr & Mrs Smith.
Une tarte à l'oignon.
Ma mère me donne des nouvelles de Daniel et de ma grand-mère entrée à l'hôpital hier (c'est ma tante qui m'inquiète). Un peu de gossip: l'un des traders impliqués dans le scandale du Libor est le fils d'une lointaine connaissance à eux.

Visite à ma grand-mère

— Nous n'avons plus de congélateur. Quand nous avons voulu changer le vieux, la vendeuse nous a prévenues qu'avec le nouveau gaz utilisé, il fallait que la température de la pièce où se trouvait le congélateur soit supérieure à dix degrés. Nous, dans la laiterie, il gèle parfois, l'hiver.
— Elle nous a suggéré d'installer un radiateur dans la pièce…
— …pour tenir chaud au congélateur.




L'état de ma grand-mère s'est profondément dégradé en six mois. Elle ne tient plus sur ses jambes mais l'oublie et se lève; elle tombe et se blesse, mes tantes l'attachent dès qu'elles doivent s'éloigner (pour aller chercher le courrier par exemple). Elle ne comprend plus ce qu'on lui dit, ce qui n'est pas nouveau (il y a longemps qu'elle est sourde), mais on ne comprend plus ce qu'elle dit, ce qui est tout à fait neuf et très étonnant quand on a en mémoire sa forte personnalité. Mes tantes sont épuisées.

Daniel

Un peu de mal à absorber le choc, l'idée.

J'ai téléphoné à mon père ce matin. Daniel, le cousin de mon père amputé des jambes, a été retrouvé mort calciné dans sa grange début août.
Il n'y allait jamais. Ses béquilles étaient hors de la grange. L'autopsie n'a découvert aucun traumatisme. L'enquête suit son cours.

C'était la seule famille de mon père en dehors de son frère.

Je n'arrive pas à comprendre cette nouvelle. Mes yeux de huit ans le revoit, déjà obèse quand il avait une trentaine d'années. Il était gentil mais sans grand intérêt pour mes huit ans. J'essaie de le revoir, de voir en lui rétrospectivement quand je le regardais ce destin, cette mort. Mais non. Ce n'est pas possible, pas lui, une mort si atroce et si romanesque.
Je me souviens des colères de ma grand-mère contre sa sœur, elle l'accusait avec raison d'être folle de tant nourrir son fils —et si mal— et de faire son malheur en le gardant près d'elle à tout propos, lui faisant manquer l'école au moindre rhume.
Ma raison bloque.

Les jours à venir

Plus d'anecdotes à raconter (si l'on excepte le fait d'avoir découvert que le marathon empêchait d'être à l'heure gare de l'Est quand on vient de la gare de Lyon en voiture et que donc Félix, le jeune Allemand que nous accueillons pour trois mois, a failli nous attendre longtemps (mais nous sommes réactifs et motivés)), plus que du temps à organiser, des tâches à ne pas oublier, selon les deux axes fameux, l'urgence et l'importance.

Donc là tout de suite ce matin pour mémoire (autant le noter ici qu'ailleurs), dans la mesure où je vais être à la maison cinq jours (enfin, à la maison: pas au bureau):
- préparer le TG du 5 mai
- lire les deux Roman
- préparer Porto (idéalement première rédaction finie fin avril)
- appeler Pierre
- prendre rendez-vous chez l'ophtalmo
- mettre à jour Véhesse pour vendredi.

Faire une liste des monuments à visiter puisque Félix, au contraire de Déborah qui connaissait mieux Paris que nous, n'a rien vu (c'est plus facile).

Elégie pour quelques-uns semble épuisé (pas grave, je l'ai trouvé quand même. C'était le dernier qui me manquait dans la liste des ouvrages paru dans les années 80).

PS: Henri est mort. J'aurais du mal à expliquer qui il était, un petit-petit-cousin de ma mère, peut-être (une arrière-grand-mère en commun avec elle, je crois). Il habitait dans la maison mitoyenne de celle de ma grand-mère, j'ai passé du temps avec lui quand j'avais six ou sept ans. Je lui aurais donné un peu plus de soixante ans, il en avait plus de quatre-vingt (m'a dit mon père). Je ne vois décidément pas les gens vieillir, immobiles dans mon souvenir.
C'était un homme doux et gentil, peut-être un peu simple, qui aurait trouvé une place très naturelle dans Les semailles et les moissons.

Panique tendance folie (ou: ça devient n'importe quoi)

Dans ma boîte mail ce matin un message du secrétariat du collège:

Madame, Monsieur,

L'envoi d'un message concernant la présence d'un véhicule aux abords du collège a déclenché une vague de panique. Nous vous remercions de votre collaboration mais nous vous demandons de ne pas signaler systématiquement la présence de ce type de véhicule. En effet, cela gêne le travail de la police. D'autant plus que, après enquête, les faits ne sont pas avérés.



Cordialement,



Le secrétariat

Voila qui me rappelle la fin de cet article de Libération il y a quelques jours, quand un homme est mort (crise cardiaque) simplement parce qu'il ne plaisait pas aux parents d'une école maternelle:

La rumeur a fait un mort lundi à Brest. Un retraité de 65 ans, ancien ouvrier de l?arsenal, soupçonné à tort de pédophilie par des parents d?élèves de l?école maternelle Auguste-Dupouy du quartier de Bellevue, un quartier populaire à la périphérie de Brest.
[?]
Mais pour une mère, la mort du retraité est «un mal pour un bien», car il lui faisait peur et «n?avait rien à faire à côté des écoles».

Pierre-Henri Allain, Libération, La mort d?un marginal taxé à tort de pédophilie, 1er décembre 2011

Je ne veux pas savoir ce que cette mère va apprendre à ses enfants.
Je déteste cette société de la peur.

Far West, Berry profond (extrême centre)

Ma tante (la sœur de ma mère) me fait rire :
— Elle nous disait tout le temps qu'elle ne savait pas comment elle grossissait qu'elle ne mangeait rien. Mais on a finit par savoir le fond de l'affaire: elle buvait un à deux litres de lait entier par jour qu'elle allait chercher à la ferme. Alors j'ui ai dit: «Mais enfin, Roselyne, le lait, c'est avec ça qu'on engraisse les veaux!…»

Ma tante me fait peur. Je n'arrive pas à faire la part de l'irritabilité, de la paranoïa, et du véritable harcèlement. Quand elle parle de sa vie, j'ai l'impression d'être arrivée dans un de ces westerns où une bande de blancs-becs terrorisent les paisibles habitants d'un minuscule village.

Les adolescents sur leur mobylette, qui discutent jusqu'au milieu de la nuit, c'est agaçant, mais elle a le sommeil très léger et habite à côté de la place («Le Plassis») où ils se réunissent: faut-il prendre ses jérémiades au sérieux?
Mais les filles de treize ans qui s'amusent à déplacer les fleurs et les plaques sur les tombes et à les mélanger, la boîte à lettres de ma grand-mère arrachée et abandonnée à deux cents mètres de là sur la place, les tuiles de la salle des fêtes jetées à bas du toit (et l'adjoint au maire qui refuse de porter plainte de peur de ne pas se faire réélire)?
Personne ne dit rien, les plus faibles craignent les représailles, les plus forts rient que ce n'est pas bien grave.
Ma tante est dans un état de nerfs lamentable, résignée et exaspérée.

— Tu ne peux pas aller dormir chez mémé? Tu seras plus loin de la place, tu ne les entendras pas.
— Oh tu sais, maman, je m'en occupe déjà toute la journée, alors le soir… Elle fait un geste de la main pour montrer qu'elle en a "jusque là", au niveau du cuir chevelu.
— Mais qu'est-ce qu'on peut faire, alors?
— Rien. Il n'y a rien à faire.

J'ai tout de même insisté pour qu'elle aille déposer une main courante. La boîte aux lettres arrachée, c'est un acte réel, concret, pas une interprétation de vieille dame acariâtre. Il n'y a qu'une poignée d'enfants dans le village. Il serait facile de faire faire quelques travaux d'utilité publique aux coupables.

Ce qui m'étreint, ici, c'est l'ennui de ces adolescents entre treize et dix-huit ans. Qu'est-ce que je peux faire? Ch'ais pas quoi faire.

La famille

Nous fêtons les soixante-dix ans de mon oncle (le frère de mon père). Avant le départ, je fais réviser l'arbre généalogique (j'ai une fille qui confond les deux (les quatre) côtés de la famille, ce qui met ma mère en transes, elle qui a une conception très possessive de la famille (tous les défauts génétiques viennent des autres branches que la sienne): donc je fais réviser pour éviter les incidents diplomatiques).

— A., la petite blonde ?
— Tu sais, des petites blondes, ce n'est pas ce qui va manquer.

Depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, quatre enfants sont nés. Tous blonds. Les yeux bleus sont plus aléatoires.


Les souvenirs m'assaillent. J'ai été très malheureuse de quitter le Maroc à huit ans, et mes parents m'avaient promis que nous retournerions à Agadir aux grandes vacances suivantes. Nous nous mîmes en route... et nous nous arrêtâmes chez mon oncle, dans l'Aveyron.
Je n'ai jamais su si c'était prémédité, si l'on m'avait menti, en d'autres termes; ou si réellement mon père était trop las pour continuer jusqu'à Agadir.

J'errais dans la maison de mon oncle, en chantier, dont seul le rez-de-chaussée était habitable, avec ma tante si fantaisiste qui venait d'avoir un quatrième bébé, j'étais triste, je lisais ce qui me tombait sous la main, je ne sais plus comment je m'occupais, j'avais trois ans de plus que le plus âgé de mes cousins et c'était un monde, surtout que je lisais depuis longtemps.


Cette tante divorcée est de nouveau présente, à la mode de ces familles recomposées dans lesquelles les deuxièmes épouses acceptent les premières, ce que je n'ai jamais compris et ne comprendrai jamais, mais ce qui me réjouit et me console, car j'avais bien cru ne pas revoir, ne jamais revoir cette tante par alliance, puisque cette alliance était brisée.


Tandis que je discutais avec un cousin adepte de «Le passé est le passé», je pensais «Un homme qui dort tient en cercle autour de lui» et je prenais soudain conscience que je n'avais pas besoin, je n'avais jamais eu besoin, de dormir pour cela: tout (enfin, tout ce que je n'ai pas oublié) est toujours en cercle autour de moi, sans profondeur, immédiatement présent. J'ai toujours pensé qu'il en était ainsi pour chacun, et que cette affirmation de rejeter loin les souvenirs n'étaient qu'une pose ou un vœu pieux — mais finalement, peut-être pas. Comment savoir?


Gris

Journée de réunions. Aquarium. Brume. L'horizon disparaît. Brume. Sieste de dix minutes sur la moquette. J'ai si mal aux yeux.
Mon moral remonte vers le soir après un bel exposé sur notre activité. Il y a si peu de hasard. Il y a des séries, des signes annonciateurs, des profils…

Qu'est-ce qui me rend si anxieuse, au point de tomber en léthargie? Est-ce d'avoir posté toutes ces lettres, d'avoir invité ma famille comme je ne l'ai jamais invitée? Je me souviens de la carte de ce cousin surpris qui disait, à propos d'une réunion de l'été 2003: «Alice nous a montré qu'elle savait sourire».
Qui peut comprendre cette phrase aujourd'hui? Même si je ne peux plus réellement comprendre qui j'étais enfant, comment j'étais, même si j'ai toujours l'impression d'exagérer, de déformer, ce genre de phrase me rappelle cependant que je n'ai pas rêvé.
Et inviter les témoins de cette enfance incompréhensible me terrorise.

Colère ce soir. Elle a bullé toute la semaine, à se faire péter les vaisseaux sanguins des yeux (sens littéral) sur sa Gameboy, et maintenant elle me présente à signer un bulletin lamentable qu'elle a conservé dans son sac durant les quinze jours de vacances.
J'ai l'impression d'être dans un téléfilm de TF1.

Hiérarchie

— C'est fou, quoi qu'il arrive, on comptera toujours moins que le chien.%%% — Ça m'est égal maintenant. J'ai été jalouse en première ou en terminale, quand tout ce cirque a commencé, à la mort du chien précédent. Le chien précédent, c'était le mien.


Ça m'est égal? Est-il bizarre dans ce cas que ce soit à cela que je pense quand je me dis que je ne sais qu'écrire à propos d'hier? Fini Kråkmo. Discuté avec Rémi: «Tu ne regardes pas assez TF1.» Certes.

Retour

Petit déjeuner. Nous restons mystérieux, nous ne disons rien ni de la veille, ni de la journée, juste au moment de partir:
— Nous ne pouvons pas tarder, nous avons un rendez-vous.
— Ah, vous avez un rendez-vous… (Il ne s'agit que de la messe, nous sommes méchants.)

Nous prenons la route. Je dors.

Malagar, la terrasse, la charmille, je contemple un paysage très peu abîmé (certes il y a des bâtiments neufs ou modernes, mais aucun d'un blanc éclatant, pas de route, pas de poteau électrique remarquable1). Je cueille une figue.
Verdelais, apparemment célèbre par son pélerinage, que je ne connais pas. Eglise baroque roccoco, surchargée. Un père marianiste, Roger Geysse, fête ses soixante-dix ans de sacerdoce. Il a prononcé ses premiers voeux en 1940 en Belgique et évoque la fuite des séminaristes devant les Allemands. L'épopée prend des allures de miracle.

Retour à Malagar. Selon le précepte de Patrick «Quand tu hésites à acheter un livre, achète-le» (je pourrais peut-être le faire graver sur ma tombe pour les passants), je cède à la tentation et prend la thèse de Natalie Mauriac-Dyers, Proust inachevé. Et trois bouteilles du domaine.

Nous reprenons la route. Jean Allemand revient sur la structure du Temps immobile. Il a établi un relevé des entrées quotidiennes du journal collées et montées dans le Temps immobile, qui est un journal reconstitué en jeu de miroirs, bouleversant l'ordre chronologique, par fragments réfléchissants rapprochant les mois et les années. J. Allemand a établi un index qui permet de savoir si et où et comment (partiellement ou intégralement) telle entrée du journal quotidien a été utilisée, index que Patrick met progressivement en ligne.

Ce qui n'a pas été repris est essentiellement d'ordre sentimental, et quoi qu'il en soit, Claude Mauriac est toujours resté très discret, même dans son journal quotidien. Ce qu'a surtout coupé Claude Mauriac, ce sont ses notations malveillantes (je ne peux croire qu'il y en avait beaucoup. La lecture du début du Temps immobile montre un homme si peu prompt à juger, à condamner... (voir les passages sur la prison des femmes après la Libération (p.163 dans l'édition Grasset), ou sur cette femme veuve d'un homme fusillé pour collaboration (p.297), ou encore sa condamnation de la méchanceté de Gide lisant sa préface à Armance devant un impuissant notoire (p.295))).

Vers déclamés, Hugo, Claudel, Péguy, Mallarmé...
Je colle des bribes, mais elles n'ont pas été prononcées dans cet ordre.
— Il faut retrouver le premier vers et ensuite tout vient... Je connaissais toute la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres. Hugo c'est facile, ce sont des procédés réthoriques... Ce qui est difficile avec Péguy, c'est que cela change à peine, c'est cela qui est difficile. Quand j'étais à l'hôpital après mon opération j'occupais mes après-midis à reconstituer les poèmes que j'avais appris.

— Ce toit tranquille, où marchent des colombes, / Entre les pins palpite, entre les tombes; / Midi le juste y compose de feux (et je pense à une erreur que je fis autrefois en copiant du RC)... Les mots se cherchent, tremblants, hésitent, parfois coulent librement: Ouvrages purs d'une éternelle cause. Il faut dire "Ouvrages | purs d'une éternelle cause"; "Ouvrages purs | d'une éternelle cause", ça ne voudrait rien dire... Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée! / M'as-tu percé de cette flèche ailée / Qui vibre, vole, et qui ne vole pas! / Le son m'enfante et la flèche me tue! / Ah! le soleil . . . / Quelle ombre de tortue / Pour l'âme, Achille immobile à grands pas! (Oserai-je avouer que je connaissais ces vers sans en connaître la source?) Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre! / L'air immense ouvre et referme mon livre, / La vague en poudre ose jaillir des rocs! / Envolez-vous, pages tout éblouies! / Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies / Ce toit tranquille où picoraient des focs!
Jean se tourne vers moi et précise: "Foc, f-o-c, pas p-h", et j'ai envie de rire.

— Les trois dernières semaines de mon service militaire j'ai lu La Recherche et j'essayais d'apprendre les poèmes de Mallarmé... A la fin je n'étais pas bien vaillant, je devais peser cinquante-trois kilos.

— La Vendée aurait dû s'appelait les deux-Lays comme il y a les deux-Sèvres, mais les députés du lieu étaient très laids et l'on a craint qu'ils y voient une allusion, alors le département a pris le nom de Vendée, ce qui crée une confusion avec la Vendée historique, celle de la révolte royaliste. Mais je ne crois pas qu'il ait jamais existé de région de ce nom, c'était le Poitou, la Marche.

Que choisir pour sa vieillesse, où s'établir, région de France et mode de vie. Question sans réponse. J'entends cette remarque qui m'enchante par sa spontanéité: «Ma mère était très heureuse en maison de retraite. Elle disait: "Moi qui ai servi les autres toute ma vie, maintenant on me sert!"»
Je n'y aurais jamais pensé.

Je dors.

Nantes, un café, une caisse de livres, je feuillette religieusement la transcription du cahier 54 de Proust.
Retour, il y a énormément de monde sur l'autoroute, la conversation prend un tour plus familial. Qu'est-ce qu'une vie, que faire, jusqu'où pouvons-nous ou devons-nous intervenir dans la formation (au sens large) et dans la vie de nos enfants?
Chartres, une dernière cigarette, je reprends la route, rock métal sur France-Musique, un dimanche soir ah bon, mais ce n'est pas désagréable. Dommage, beaucoup trop de noms, je confonds tout inévitablement, à la fin d'un morceau je ne sais plus si le présentateur parle du chanteur précédent ou du suivant.
Note mentale concernant un livre écrit par un rockeur («Pour ceux qui savent l'anglais, très intéressant, très fin, très drôle, ça nous change des habituels livres des rockeurs d'un ennui infini» se lâche le présentateur): Things the Grandchildren Should Know de Mark Oliver Everett.

Je me perds dans Tigery.
Je suis rentrée.



1 : Note à Demeures de l'esprit France Sud-Ouest.

Devoir

— Mais pourquoi tu y vas? Tu n'as rien à leur dire, tu les détestes, ça ne sert à rien...
— Je ne sais pas. Parce que ce n'est pas de leur faute, ce n'est la faute de personne... Parce que nous sommes mortels, parce qu'un jour il ne restera que nous pour s'occuper d'eux...
— Mais en attendant, ce n'est pas la peine!
— Parce qu'il ne faut pas couper les liens... Parce que je culpabilise, je leur fais de la peine parce que je suis moi et que je ne peux pas être autre chose pour leur faire plaisir...

Souvent je pense à un autre passage de Proust, le jugement de la famille du narrateur sur Bloch, au début du Côté de chez Swan (c'est moi qui souligne):
Il [Bloch] serait malgré tout revenu à Combray. Il n'était pas pourtant l'ami que mes parents eussent souhaité pour moi; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser l'indisposition de ma grand-mère n'étaient pas feintes; mais ils savaient d'instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d'empire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidélité aux amis, l'exécution dune œuvre, l'observance d'un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles. Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus qu'il n'est convenu d'accorder à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise; qui ne m'enverraient pas inopinément une corbeille de fruits parce qu'ils auraient ce jour-là pensé à moi avec tendresse, mais qui, n'étant pas capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l'amitié sur un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font difficilement départir de ce qu'elles nous doivent ces natures dont ma grand-tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c'était sa plus proche parente et que cela «se devait».

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Pléiade (Clérac) t.I, p.92-93
Cette dernière phrase est entièrement ma famille. (C'est ma traduction intime de common decency.)

Vitrine sociale

Si ma mère n'était pas de ce monde, j'aurais toujours la ressource de me suicider. Mais, outre que rien n'assure que j'aurais le courage d'un tel acte, je crains le chagrin qu'elle en éprouverait, et plus encore celui qu'elle se sentirait tenue, par ses convictions, son éducation, par l'usage, d'en ressentir.
RC, Hommage au Carré, p.49

C'est drôle, c'est toujours ce que j'ai pensé de ma mère, à peu près: qu'un suicide ne lui ferait pas vraiment de chagrin, que cela lui causerait avant tout une honte sociale ("cela ne se fait pas") et a thrilling (enfin quelque chose d'un peu dramatique à raconter).

(Dans la phrase de RC, reste ambigu le fait qu'il redoute le chagrin social parce que ce serait du chagrin ou parce qu'il serait artificiel).

Regarder les Ch'tis, c'est dangereux

Fantastique explosion de violence autour d'une wassingue et d'une serpilière.
Ma mère m'insupporte définitivement. Je ne suis pas chargée de guérir son insécurité. Elle m'emmerde.

J'ai trouvé MON axe de progrès, le point à maîtriser: il faut que je supporte de laisser les autres avoir un ton triomphant et professoral même quand ce qu'ils disent est si évident que cela en devient stupide, même quand je savais déja ce qu'ils me disent, même quand c'est moi qui le leur avait appris, même lorsque cela démontre à quel point ils n'ont rien compris de ma vie.

Nostalgique par anticipation

Cette après-midi m'est venu l'idée que l'année prochaine nous ne serons peut-être pas cinq à Noël.

Férié

De ces journées sans événement marquant autre que des événements familiaux, qui n'ont pas tout à fait leur place ici. (Parfois j'aimerais tenir un blog destiné à la famille, ces cartes postales que je n'envoie plus vraiment mais que j'ai tant envoyées, nouvelles courtes et distribuées entre tous (toutes: que des femmes, que des femmes (élevée dans la haine des hommes, dirait Mlle Julie)), en sachant bien que la rumeur aurait vite fait de redonner à chacune les morceaux du puzzle envoyés à d'autres. Se pourrait-il que mon goût de la mosaïque et du commentaire de blog vienne de là, de cette habitude d'écrire un peu à chacun en supposant que tous liront tous?)

Je lis un livre d'un kilo six depuis le mois d'août. Je le promène, de métros en musées. J'ai une tendinite, je ne peux plus tendre le bras gauche. On m'a octroyé le droit de retourner au lit (plutôt que de réorganiser la cuisine) pour le finir une bonne fois, quatre-vingt pages, l'affaire d'une petite heure («Ça va, il y a du blanc», commente le plus jeune, étudiant la mise en page de ce livre interminable — lui qui ne lit que des mangas).
Mais je ne l'ai pas terminé.
Je me suis endormie.

La montre de ma grand-mère

La montre de ma grand-mère date des années 30. Elle se remonte tous les soirs, à l'ancienne. Je suis bien heureuse de l'avoir récupérée (si c'est le mot), ma grand-mère s'étant persuadée que je ne voudrais pas d'une montre mécanique.
Elle n'a qu'une idée vague de mon amour des objets qui ont une histoire.

Le problème de la montre de ma grand-mère, c'est qu'elle retarde. Elle retarde beaucoup. Le matin, je l'avance d'une demi-heure, elle est à l'heure vers une heure de l'après-midi. Elle a environ vingt minutes de retard en début de soirée.

De cette façon, je n'ai jamais l'heure, ou à un quart d'heure près.
Il est prévu que je la fasse réparer, mais ça m'inquiète un peu.

Distance

Demain ma sœur a quarante ans.
J'ai été obligée de téléphoner à ma mère pour vérifier son adresse: elle a déménagé en février (je l'ai appris par hasard en avril) et a négligé de me donner sa nouvelle adresse.

Je me demande si j'ai encore la carte postale jaunie et gondolée envoyée de Corse pour m'annoncer qu'elle s'était mariée civilement un mois plus tôt et qu'elle était enceinte. (Non non, on n'écrit pas que «Je t'embrasse» sur une carte postale).

Elle est comme ça, ma sœur. Je n'ai rien à lui dire, mais ça me fait de la peine (et après tout, ce blog sert aussi à ça).

Pour Chondre

Mon grand-père est mort en 1997 d'un cancer de la vessie. Ce fut long et douloureux, physiquement mais aussi moralement. Il n'acceptait pas la déchéance de l'hôpital (des choses toutes simples, comme d'être nu dans une chemise d'hôpital devant les infirmières), et des années plus tard, mon oncle pleurait encore de remords en évoquant pépé le suppliant de le ramener chez lui pour mourir: «Pourquoi je ne l'ai pas fait? Je ne savais pas qu'il restait si peu de temps».
Mon grand père était shooté à la morphine, mon père disait en souriant : «Je ne sais pas ce qu'ils lui donnent, mais je ne l'ai jamais vu aussi bavard.»

Mon grand-père est donc mort. L'année précédente, il avait fêté ses soixante ans de mariage.
L'une des phrases dont je me souviendrai toute ma vie est une réflexion de ma grand-mère: «Il était malade depuis longtemps, quatre ou cinq ans. Parfois quand j'allais le chercher pour déjeuner [nous sommes à la ferme], je le trouvais plié de douleur, assis sur un seau. Nous n'avons rien dit parce qu'on voulait qu'on nous laisse tranquilles.»

Cette dernière phrase me fend le cœur. Elle vise ma mère, qui ne vit heureuse que dans le malheur, s'agitant alors avec beaucoup d'efficacité (reconnaissons-le: on ne peut la prendre en défaut pour tout ce qui concerne l'organisation matérielle) pour tout organiser à son idée, et pour faire la morale.1 (A sa décharge, il faut savoir que maman est la femme au caractère le plus faible de la famille: elle ne peut prendre sa revanche que lorsque tou(te)s les autres sont affaibli(e)s par la maladie. (Et encore. Elle n'a jamais eu le dessus avec ma grand-mère, sa belle-mère.))

Pour ma part, j'ai fait promettre à H., s'il m'arrivait quoi que ce soit, de la banale appendicite à la maladie la plus grave, de ne pas prévenir mes parents, pour n'avoir pas à supporter ma mère.

Ceci dans une sorte de contrepoint au billet de Chondre, dont je partage l'éclat de rire (je le comprends tout à fait), sans savoir cependant ce que je déciderais ensuite (sans doute d'aller voir le malade, malgré tout, moins par compassion que pour n'avoir rien à me reprocher).



Note
1 : Elle est du genre à être déçue si un grand fumeur ne souffre pas (à en mourir) d'un cancer du fumeur. Un beau caractère proustien, en somme, à la Françoise.

Hubert

Le père de Paul Rivière avait deux frères. Tous les trois sont partis à la guerre en 1914 et, plus rare, tous les trois en sont revenus. Tous les trois se sont mariés en 1919 et trois enfants sont nés en 1920 et 1921.
Les trois cousins étaient proches. Depuis dix ans que je déjeune avec Paul, il m'a souvent parlé de Hubert, ambassadeur à la retraite, de sa femme E., paraplégique et néanmoins accomplissant ses devoirs d'ambassadrice avec une parfaite dignité, et de leur majordome camerounais, qui avait souhaité les suivre après les avoir rencontrés en poste en Afrique.
Hubert est mort début avril. Alors qu'il était tout à fait improbable que je le rencontrasse jamais, je ne peux que penser «Il est trop tard, maintenant je ne le rencontrerai plus», et c'est une idée étrange, tant je me suis habituée, à fréquenter internet, à finir par rencontrer les inconnus qui peuplent mon univers.
Il est mort début avril et Paul me l'a caché, sachant que cela me ferait de la peine.
J'avais bien vu que Paul n'allait pas très bien. J'avais attribué cela à la fatigue, c'était du chagrin.

Paul avait déjà perdu son frère aîné en janvier. Cette seconde mort l'accable. Hubert était son dernier refuge, celui qui n'était jamais trop occupé pour ne pas le recevoir, celui qui partageait ses plus anciens souvenirs.


Paul regrette que l'euthanasie soit interdite en France. Son défaut est l'impatience; il est entièrement tourné vers l'action, et même attendre la mort l'impatiente.
— Vous êtes en excellente santé. Même si elle était autorisée, vous n'y auriez pas droit.
— Mais à quoi bon? Qu'est-ce que je fais là?
Je ris.
— Vous avez de la chance de vous poser la question maintenant. Certains se la posent à quinze ans.
— Et ils arrivent à vivre soixante-dix ans comme ça?

Fête de famille

Tentative d'instaurer une tradition, pourquoi pas.
Réécriture de l'histoire: il est vrai que nous sommes réunis au nom de la grand-mère disparue, il est vrai qu'elle serait enchantée de nous savoir là, petits-enfants et arrières-petits-enfants, il est faux de penser qu'elle "aurait aimé voir ça", je ne me souviens, moi "la pièce rapportée", que de brouilles et de lettres vengeresses du temps où elle était en vie.
Mais si certains le pensent nous nous taisons tous, et nous passons vraiment un bon moment, dont quelques longues minutes à réexpliquer aux plus jeunes qui est qui (— Doudou c'est mon beau-père — Ah, ouuiii! — C'est vous la mère d'Harry Potter?), et qu'ils oublient aussitôt comme de juste.

Cette année un cousin nous accueillait chez lui, à la ferme. Poules et brebis. Je me rends compte que ce qui me manque le plus, ce sont les odeurs (et particulièrement les odeurs mécaniques, l'odeur de la graisse froide des outils et celle du cuir, puis celle des bêtes). Passé un long moment à regarder les agneaux, à les écouter bêler comme des bateaux perdus dans la brume: l'identification de la mère se fait à l'oreille. Ri à voir les agneaux de deux jours s'abattre dans l'herbe, plats comme des descentes de lit, une heure après leur première sortie au grand air.

Toujours cette curieuse sensation, ce complexe à double sens: complexe de l'intello qui a peur de se faire mépriser par les "manuels", les gens de la terre, "ceux qui travaillent", peur que les "manuels" se sentent méprisés par les gens des villes, les intellos.
C'est stupide, cela leur est bien égal, je n'arrive pas à vivre simplement dans l'instant.
Toutes ces odeurs et toute cette ambiance me rappellent la ferme tant aimée. Je médite sur cette vie au rythme si différent. Est-elle vraiment tentante? Non pourtant, j'ai trop dans l'oreille les paroles de ma grand-mère: «C'est trop dur, la terre, je ne voulais pas que les garçons restent ici, c'est trop dur».
C'est étrange de se dire que la génération suivante manifeste des velléités d'y retourner.

L'alliance

Elle est née le 18 octobre 1913, quelque part en Pologne.
Elle est morte fin juillet 2001, à Vierzon. Les dates de mort m'échappent toujours.
Elle s'est mariée en février 1936, le 8, il me semble. Elle est arrivée en France peu après, seule. Elle venait travailler, gagner de l'argent, avant de repartir en Pologne habiter la maison que pépé avait commencé à construire (il parlait très peu, mais un jour il m'a expliqué qu'il avait commencé à fabriquer les briques pour cette maison avant de devoir partir. Ça m'avait beaucoup impressionnée: fabriquer les briques avant de fabriquer la maison… J'aimais l'idée de faire cuire les briques comme on fait cuire le pain.)
Il l'a rejointe en France, je ne sais pas pourquoi.
La guerre a éclaté, les blocs se sont figés, ils sont restés en France.
Un soir dans la cuisine, alors que nous buvions le tilleul destiné à améliorer leur condition cardiaque, ma grand-mère a découvert que mon grand-père n'avait pas porté son alliance durant la période où ils avaient été séparés, elle en France, lui en Pologne, cinquante ans plus tôt.
Elle lui a fait une scène.

Le contrat de mariage

Je lis Balzac.

Il y a quelques temps, Paul est arrivé déconfit à l'un de nos déjeuners hebdomadaires. Tout autant attentif à ne pas laisser trop de papiers à trier à ses héritiers que désireux de s'occuper, il range ses armoires, jette, classe, étiquette ses archives, me demande conseil sur ce qu'il faut garder («Gardez tout ce qui vous fait plaisir! — Mais qu'en feront-ils après moi? — Laissez-les juges, vous ne savez pas ce qui intéressera vos petits-enfants. Au pire ils jetteront, pourquoi jeter maintenant ce que vous avez envie de garder?»).

Il venait de retrouver la correspondance échangée entre ses grands-pères, le père de sa mère et le père de son père, à l'époque des fiançailles de ses parents. Et lui qui adule sa mère dont le souvenir est encore grandi par l'absence tentait de dissimuler par un sourire l'humiliation filiale qu'il avait ressenti à la lecture de ces lettres: «Cela ressemble un peu à un marché entre maquignons.»

Il y a des lectures qu'on devrait éviter aux fils, même ou surtout s'ils ont 87 ans.

Gran Torino

J'ai reçu hier une carte de ma mère: «Pour Renée, c'est toujours pareil, c'est effrayant de voir ce qu'une agonie peut durer.»

Quand mémé resta seule, papa alla la voir une ou deux fois par semaine, faisant les 80 km dans la journée ou passant la nuit à la ferme. La ferme était très isolée; le reste du temps, ma grand-mère faisait appel à des amis ou à des voisins pour ses courses et ses médicaments.

Suite à des complications diabétiques, son neveu obèse d'une soixantaine d'années est aujourd'hui amputé des deux jambes au niveau du genou. La peau cicatrise mal. Lui aussi vit grâce à ses voisins qui s'occupent de ses courses et de ses papiers administratifs (pas une mince affaire).

Et tandis qu'on parlait de ce cousin durant le déjeuner de Noël, je me souviens de mon père disant d'une voix blanche de remords et de regrets : «Je crois que les inconnus sont bien plus généreux que la famille».

Cadeaux de Noël

Derrière moi dans la foule gare de Lyon, j'entends la voix claire d'une jeune femme:

— Moi, j'aime rien de ce qu'on nous a offert.

Et je dois avouer que ce que je redoute à Noël, ce sont ces cadeaux qui démontrent à quel point votre entourage n'a aucune idée de qui vous êtes, de votre vie et de vos centres d'intérêt. A ma grande surprise, cela tend à s'arranger après avoir été catastrophique il y a quelques années.

Renée

Ma grand-mère est née en 1916. A huit ans, elle fut placée comme fille de ferme.
De place en place, elle arriva au service d'une famille avec laquelle elle sympathisa suffisamment pour que la fille de ses patrons devienne la marraine de ma mère.

Cette fille est née en décembre 1923. Elle boîte et est bossue. Quand j'étais petite, nous allions chez elle une fois par an pour le nouvel an. C'était de longs après-midis d'ennui, on nous recommandait d'être bien sages. Les meubles étaient en formica, il y avait un baromètre en forme de maison avec un homme et un parapluie, une femme et une jupe printanière, qui étaient montés sur un axe obligeant l'un à être dedans quand l'autre était dehors, cela m'intriguait beaucoup mais on n'avait pas le droit de toucher, il y avait des cactus sur du sable coloré dans une coupe profonde, des napperons, cela sentait la cire, chez Renée, c'était exactement comme dans la chanson de Renaud: «Sur la tabl' du salon / Qui brille comme un soulier / Y'a un joli napp'ron / Et une huitr'-cendrier / Y'a des fruits en plastique».

Renée vivait avec sa mère. Elle m'a offert trois ans de suite Les cavaliers de Joseph Kessel dans la collection "1000 soleils". J'imagine la conversation avec la libraire: «C'est pour une fille qui lit beaucoup et qui aime beaucoup les chevaux». Je remerciais poliment, je ne disais rien, on allait l'échanger le lendemain dans une librairie qui n'existe plus. Les conversations se composaient exclusivement de commérages et encore de commérages, j'apprenais à détester les commérages. Il y eut des histoires étranges, comme celle du tablier pleins d'écus amené dans la vacherie [l'étable] où ma grand-mère trayait les vaches (je regrette de ne pas avoir mieux écouté), ou mesquines, comme celle du réveil offert à une voisine: la voisine mourut, et comme Renée détestait l'héritier, elle profita d'une visite des pompes funèbres pour aller récupérer le réveil — «Il était tout neuf», précisait-elle.
Et ma mère et ma grand-mère de hocher la tête autour de la table pour approuver.

Un jour ma mère en mal de confidence, ou trouvant le secret trop lourd je ne sais, me raconta l'histoire de Renée.
A dix-sept ans elle avait été engrossée par un garçon d'écurie. Celui-ci avait été bien sûr renvoyé, et l'enfant abandonné.

Avec sa bosse et son pied-bot, Renée ne se maria pas. Quand sa mère fut veuve, elle vendit la ferme et acheta une minuscule maison à X. Elles y vécurent ensemble de longues années, trente ans au moins. Puis sa mère mourut. Renée resta seule dans la maison.
Aujourd'hui, Renée est à son tour en train de mourir, seule, à l'hôpital. Elle ne peut plus se nourrir mais son cœur est solide. Ma mère et quelques amies lui rendent visite.


Maupassant m'est beaucoup plus proche que Flaubert pour des raisons qui ne sont pas littéraires.

Symétrie

Il était une fois deux frères, H. et F., qui épousèrent chacun une femme (sans lien de parenté) ayant chacune une sœur qui eurent chacune deux filles.
Les belles-mères de H. et de F. avaient de nombreux traits de caractères en commun, dont une tendance à prédire le pire et à s'épanouir dans le malheur: leur annonciez-vous que vous étiez heureux, elles se renfrognaient, on les voyait penser «tout cela ne présage rien de bon», tandis que leur annoncer une contrariété ou un drame provoquait leur compassion et leur aide — d'une remarquable efficacité d'ailleurs, soulignons-le.

Les belles-sœurs de H. et F. (les sœurs de leurs femmes) épousèrent l'homme de leur rêve: l'une un sportif blond aux yeux bleus, l'autre (pharmacienne) un médecin qui reprenait le cabinet familial.
Le sportif, terriblement égoïste et parfaitement infantile, délaissa sa femme et ses filles pour aller courir un peu plus d'Ironman qu'il n'était raisonnable (auparavant, il avait tout de même réussi à user les cartilages de son jeune berger allemand à force de le faire courir). Plus grave, le médecin roue sa femme de coups, et comme celle-ci a demandé le divorce, il tente de la faire interner en asile psychiatrique.

Quelles règles déduire de ce shéma? Des règles sociologiques ou psychologiques? Les femmes morbides ayant deux filles en auront une heureuse en amour, l'autre malheureuse? L'atmosphère chaleureuse dans laquelle H. et F. ont baigné les a-t-elle poussé "naturellement" à s'amouracher de femmes potentiellement peu équilibrées (et à les tirer de l'ambiance morbide dans laquelle elles avaient grandi)? Que vont devenir les quatre nièces? Répèteront-elles l'étrange schéma (une heureuse, une malheureuse, deux à deux?), observera-t-on encore des effets de symétrie à la génération suivante?

Amour filial

Un petit garçon, se jetant dans les bras de sa mère qui vient d'arriver à l'école où se déroule la fête de fin d'année (merguez, pêche à la ligne, maquillage, chamboule-tout, etc.)

— Maman, maman, est-ce que tu as amené beaucoup de sous?


———————————
Agenda
fête de l'école. CM1, Olivier.

Mon cousin norvégien

L'un des oncles de H. a épousé une Martiniquaise enceinte d'un militaire américain noir. Il a adopté l'enfant qui est maintenant un beau jeune homme chocolat d'une trentaine d'années vivant à Béziers.

Ce cousin nous a raconté ce week-end qu'il se fait passer pour norvégien. J'ai cru un instant que les gens supposaient simplement que l'Afrique avait immigré jusqu'au cercle polaire, mais pas du tout:
— Parfois certains s'étonnent, ils me demandent si je ne suis pas un peu foncé pour un Norvégien. Je réponds que non, parce que je suis un Norvégien du sud, et qu'ils sont plus bronzés. Et comme j'ai voyagé en Norvège, je donne des détails qui sonnent vrai, et on me croit. Ils m'appellent Sven pendant des mois.

Repas de famille

Ma grand-mère (à ma tante) : — J'ai comme tout mal au dos avec le matelas que tu m'as donné.
Ma tante :— Que tu as récupéré sur le trottoir, oui. Moi, j'étais en train de le jeter.
Ma grand-mère, se tournant vers nous pour nous expliquer :— Mais il était comme tout propre, c'était dommage de le jeter. Alors je l'ai pris et je l'ai ajouté sur mon lit.
H., incrédule, moralisant et cachant son envie de rire : — C'est important de bien dormir. A quatre-vingt-dix ans, vous avez peut-être gagné le droit à un matelas neuf !
Ma tante : — Mais elle en a un! Elle l'a mis ici (dit-elle en désignant un lit déguisé en canapé dans le salon).
Moi, ayant peur de comprendre : — Tu dors sur un matelas destiné à la poubelle et tu as mis le neuf dans le salon où personne ne dort ?

Etc.

En terrase fin janvier

Neuf et demi du matin, en terrasse à l'angle de la rue Tronchet et la rue Chauvau-Lagarde, un homme d'une cinquantaine d'années, un peu rond et un peu chauve, et sa femme sont assis en face d'un jeune homme d'une vingtaine d'années en manteau bleu marine, aux cheveux roux en bataille.

— On s'assoit ici. C'est pas possible, le lardon vient à peine d'arriver qu'il commence déjà à nous faire chier !

Je me suis retournée pour regarder l'homme qui venait de prononcer ces mots, nous avons échangé un long regard.

Un bal de têtes

Fêté les 40 ans de O.
Constaté une fois de plus que les visages et les corps sont le plus sûr signe du temps qui passe, puisque nous avons revu beaucoup d'inconnus rencontrés pour la dernière fois lors des 30 ans de O.

Il y a dix ans, nous étions les seuls à avoir des enfants et nous n'en parlions pas, parce que ce n'est pas un sujet de conversation et que nous voulions avant tout oublier les soucis quotidiens lorsque nous étions en soirée. Dix ans plus tard, tous les autres ont des enfants entre zéro et cinq ans, qu'ils amènent en soirée et qui deviennent l'unique point de polarisation. Forts de notre expérience, nous repérons d'un coup d'œil les trois ou quatre solutions qui règleraient quelques dysfonctionnements mais prudents nous nous taisons.

Nous rions avec effroi lorsque O. déclare à un blondinet de cinq ans pendu à son cou: «Quand tu auras quarante ans, c'est toi qui me porteras.»

Appris incidemment que j'écrivais probablement en LISP sans le savoir: lot of insipide and stupid parenthesis (ce qui ne fera rire que les geeks, mais comme il ne doit pas en traîner ici, ceci est une parenthèse stupide de plus (CQFD)).

Et pour Didier the Banished, une devinette: si les garçons jouent à Dongeons et dragons, à quoi jouent les filles ?

Un autre monde

Quatre jours chez mes parents.
Lundi, fin de matinée.
Hier, j'ai réussi (ce n'est pas difficile, le difficile serait plutôt l'inverse) à faire pleurer ma mère en faisant remarquer au petit déjeuner après qu'elle eut crié à travers la maison aux enfants captivés par la télévision «Allez-vous laver les dents!» «Tu aurais dû être colonel d'active, tu aurais été bien plus heureuse». C. a précisé «Maréchal des logis chef», papa a ri et ma mère s'est mise à pleurer.
Ce matin, considérant sans doute que j'avais assez dormi (à 9h30, certes, mais je suis rentrée hier très tard de chez ma grand-mère, et puis après tout c'est mon premier jour officiel de vacances), elle a fait entrer le chat dans ma chambre (j'ai entendu la porte qui s'ouvrait et se refermait), chat qui s'est mis à miauler dix minutes plus tard pour sortir.
Je me suis levée.

Après une journée passée hier avec mes tantes soixantenaires et leurs souvenirs de bureau («Ce qui a tué la vie de bureau, ce sont les horaires variables» (Je résume: Les horaires fixes obligeant à être présents de 8 heures à midi et de 14 heures à 18, il se développait une intense vie communautaire entre midi et deux heures, sorties sous les cerisiers, visites aux collègues en congé de maternité, atelier tricot ou crochet. En raccoursissant la pause déjeuner à quarante-cinq minutes, les horaires variables ont entraîné chacune à ne plus songer qu'à rentrer chez elles le plus vite possible.[1] (Et je voyais naître chez elles la nostalgie de cette vie policée et amicale, nostalgie que je comprends si bien en constatant que mes enfants ne connaîtront jamais le plaisir des interminables parties de tarot entre midi et deux en attendant la reprise des cours: il n'ont qu'une demi-heure pour déjeuner)), leurs regrets d'une organisation fixe, plus militaire, je songeais que toute une génération avait sans doute été marquée par sa vie en internat à partir de onze ans, seule manière d'aller au collège quand on habitait dans des communes reculées.
Il y aurait sans doute une étude à mener sur les impacts de la vie en internat sur les comportements sociaux des enfants nés dans les années quarante.

En attendant, n'ayant moi-même aucun goût pour la vie de caserne, je tape ici ma rage d'avoir été réveillée pour rien, au nom d'un principe.

Notes

[1] Un jour, je parlerais de Petit abécédaire des entreprises malheureuses, qui entre autres décrit concrètement les conséquences de 1968 sur la vie de bureau

Confiance

— Ne me mens pas. Dis-moi que tu ne veux pas répondre, mais ne me mens pas. J'ai besoin de quelqu'un en qui je puisse avoir aveuglément confiance.
— Ça n'existe pas.
— Je sais.

Mais je me demande s'il est réellement normal que lui le sache. Est-il normal de savoir cela à 15 ans? Je lui ai peut-être trop parlé, trop tôt en tout cas, ou il a compris trop vite.


Le pas suivant, c'est bien entendu que je trouverais anormal qu'il ne me mente pas.
Les parents n'ont pas à tout savoir de leurs enfants; de même que les enfants ne doivent pas tous savoir de leurs parents.


Parmi les mythes destructeurs du XXe siècle, je compte ce mythe d'une transparence de l'être passant par la parole; tout devant ou pouvant être dit à tous à tout moment.
Rien n'est plus faux; pour des raisons de vie sociale, bien sûr, mais plus profondément parce que la dissimulation de l'être est aussi ce qui permet la survie et l'unicité de l'être.

Digressions historico-politico-familiales

En sortant de La vie des autres, H. évoque un souvenir d'enfant du début des années 70: sa grand-mère yougoslave naturalisée française, devenant hystérique à la frontière, refusant d'entrer en Yougoslavie où ses enfants l'emmenaient en vacances revoir sa famille. Elle craignait qu'"ils" ne la laissent plus repartir.
J'évoque mes propres souvenirs, le kilo de café envoyé d'urgence en Pologne pour dépanner la famille qui avait emprunté du café à des voisins pour un mariage et n'arrivait pas à s'en procurer pour le rendre, un cousin éloigné de papa qui venait parfois à Vierzon avec sa fille voir ma grand-mère, mais jamais avec sa femme et son fils, qui restaient en Pologne pour garantir son retour. Ce cousin habitait près d'une église désaffectée, la nuit on venait le chercher pour être parrain lors de baptêmes célébrés en cachette. Il était parrain d'innombrables enfants.
Je me souviens de ma découverte du mot apatride («Ça veut dire quoi apatride?») à côté du nom de Martina Navratilova lors des matches de Roland-Garros et de l'horreur que ce mot avait fait naître, apatride, pire qu'exilé, sans aucun lieu pour se poser ou se reposer.
Je méprise les intellectuels occidentaux qui ont supporté le communisme. Je supporte mal un certain anti-américanisme. Quelles que soient les errances d'un président, les actions géopolitiques absurdes, violentes, hégémoniques, de soixante années de politique internationale américaine, on ne peut les comparer à ce qu'ont connu les pays du bloc soviétique, ne serait-ce que parce qu'on peut évoquer tranquillement cette politique brutale sans risquer sa vie (et je reste le souffle coupé devant un film comme Docteur Folamour, sorti en pleine guerre froide, un an après la mort de Kennedy). Les actuelles compromissions des pays occidentaux avec la Russie de Poutine ou la Chine me sont odieuses.

Je me souviens d'un devoir d'histoire en terminale, le professeur avait eu un geste désabusé au moment de la correction: «Personne n'a compris l'enjeu de ce texte, il s'agit d'évaluer la possibilité et les conditions de la réunification de l'Allemagne», je l'avais regardé comme s'il était fou: réunification? mais c'était totalement impossible, comment pouvait-on seulement y songer?
Je me souviens exactement de la première fois où j'ai entendu le mot pérestroïka, j'étais au lit à l'internat, j'écoutais la radio, le doute et la joie se mêlaient, fallait-il y croire, pouvait-on y croire, ne risquait-on pas d'être joué?
Je me souviens de la décision de la Hongrie en septembre 1989, j'étais en formation à Périgueux pour mon premier emploi, je regardais la télévision le soir seule dans ma chambre d'hôtel, le monde entier retenait son souffle. En juin, les étudiants chinois de la place Tian Anmen avaient été écrasés, qu'allait-il se passer?
Je ne comprends pas que Mikhaïl Gorbatchev ait totalement disparu de l'actualité, il est l'homme qui a le plus profondément changé le monde depuis 1945.

Tandis que passe la bande-annonce de Goodbye Bafana, C., 14 ans, demande: «C'est qui, Nelson Mandela?» Mon cœur manque un battement, est-il possible de ne pas savoir qui est Nelson Mandela? Je me souviens du regard de profond mépris de mon voisin en classe de seconde, lycéen sur-politisé comme il y en avait quelques-uns (entourés de quelques filles à longues jupes qui sentaient le patchouli), parce que je ne savais rien du boycott des oranges Outspan.

Parfois j'essaie d'imaginer ce qu'a pu être la décolonisation pour nos parents ou nos grands-parents, ou ce que c'était de vivre avant la seconde guerre mondiale. Le sentiment du monde est incommunicable, il ne peut qu'être imparfaitement reconstitué par recoupements successifs.

Perdue

Dans la vie de la plupart des femmes, tout, même le plus grand chagrin, aboutit à une question d'essayage.

Le côté de Guermantes, Pléiade t.2 (1957) p.335
J'ai détesté Proust d'avoir écrit cela. J'en ai parlé à un ami, qui m'a répondu que la remarque s'appliquait également aux hommes. Piètre consolation.

Lorsque j'ai rencontré H. il y a vingt ans, nous réunissions à nous deux sept grands-parents. Nous avons enterré le sixième aujourd'hui, la grand-mère maternelle de H. Il ne reste que ma grand-mère maternelle.
Je suppose que nous sommes censés nous résigner. C'est l'inverse qui se produit, la colère, la frustration, est plus grande à chaque fois. Ce n'est pas tant la mort que la fin de ces vies qui me révolte, ces vies dures, honnêtes, courageuses, terminées dans la souffrance ou l'ennui ou la folie pendant quelques semaines ou quelques années, et la mort à l'hôpital loin chez soi. J'ai l'impression d'une promesse trahie — comme s'il nous avait jamais été promis la justice en ce monde.
Nous eûmes par la suite une conversation que je n'ai jamais oubliée. Nous passions la soirée chez elle, Lore et moi, avec Marie McCarthy et une amie à elle qui vivait à Rome, catholique croyante comme il apparut bientôt. Elle s'intéressait vivement à moi et me provoqua en me demandant à brûle-pourpoint: «Croyez-vous en dieu?» On ne m'avait jamais posé la question de manière aussi directe — et cela venant d'une presque étrangère! Je la considérai d'abord perplexe, je réfléchis puis dis — à ma propre surprise: «Oui!» Hannah [Arendt] sursauta — je me souviens de son regard presque épouvanté sur moi. «Vraiment?» Et je répliquai: «Oui. Finalement oui. Quel qu'en soit le sens, la réponse "oui" se rapproche plus de la vérité que le "non".» Peu de temps après je me trouvais seul avec Hannah. La conversation revint sur dieu et elle déclara: «Je n'ai jamais douté d'un dieu personnel.» Sur quoi je dis: «Mais Hannah, je ne le savais pas du tout! Et je ne comprends pas pourquoi, l'autre soir, tu as eu l'air tellement stupéfaite.» Elle répondit: «J'étais très ébranlée d'entendre cela de ta bouche, car je ne l'aurais jamais pensé.» Ainsi nous nous étions surpris l'un l'autre par cet aveu.

Hans Jonas, Souvenirs, p.259

Blonde attitude

Mes grands-parents paternels étaient polonais.

Le gène polonais étant apparemment aussi têtu que les Polonais, il réapparaît à la quatrième génération, et les réunions de famille offrent une impressionnante collection de petites blondes de un à huit ans, le plus souvent aux yeux bleus.

Le frère, impressionné : — Vous avez vu toutes ces petites blondes ?
La sœur, furieuse : — Je ne suis pas blonde, je suis châtain !
Le frère, définitif : — Toi, tu es blonde intérieur.

Copieuse

Ce matin, en commençant le numéro de L'Arc1 consacré à Herman Melville, je sélectionnais déjà mentalement les passages à recopier ici.
Puis je me dis que c'était tout de même un peu exagéré, de tant recopier, c'était un peu trop facile, de remplir un blog avec des extraits.
Puis je me rappelai que c'était pour moi l'intérêt principal d'internet : y mettre en ligne tout ce qui m'intéressait, pour l'avoir partout sous la main, et indexé, en plus (évidemment, cela n'aurait nul besoin d'être public, mais ne compliquons pas).
Puis je me dis que j'avais toujours copié, et que je ne voyais pas pourquoi, sous prétexte qu'il s'agissait d'un blog, je devrais arrêter.
Et je m'aperçus que c'était vrai : je recopie des livres depuis très longtemps.

Lorsque j'avais sept ans ou huit ans, nous passions les deux mois de grandes vacances chez nos grands-parents, paternel et maternel, alternativement. Il fallait nous occuper, et j'avais déniché la machine à écrire qui avait servi aux études de BEP sténo-dactylo de ma tante dans les années 60. C'était une Underwood monumentale, sans doute des années 30 ou 402 sur laquelle je me mis à taper. Ma tante, perfectionniste, me dégotta une méthode et je me mis à apprendre à taper à la machine (dfg jkl, et variations, des pages entières, je m'en souviens encore). J'adorais le bruit de cette machine, et son odeur. J'écrivais de petits contes et mon grand-père réussit à me vexer et à me flatter d'un même mouvement en m'accusant de les copier.
Non, pas encore.

Quand j'eus neuf ans, mon grand-père nous offrit à Noël une petite machine portable Olivetti. Je ne réussis jamais à inventer le moindre texte sur cette machine : c'était l'Underwood ou rien. Mais quelques années plus tard (onze, douze ans (je date exactement mes souvenirs car je sais où ils se sont déroulés)), j'empruntais un livre à une amie, La cachette au fond des bois, d'Olivier Séchan (je m'en souviens bien, car je me demande encore s'il s'agit du frère de Renaud). Ce livre me plaisait, il était introuvable, je n'avais qu'une solution : le recopier.
Je commençai donc à recopier ce livre de bibliothèque rose à la machine à écrire (je ne comprends pas bien pourquoi je lisais des bibliothèques roses à onze ans, mais bon. Je lis bien encore des bibliothèques vertes…). J'ai dû en taper la moité, je pense. Il m'a fallu dix ans pour éclaircir ce mystère : pourquoi les fins de lignes dans le livre étaient-elles alignées tandis que celles que je tapais à la machine, même si je ramenais le chariot au moment adéquat, ne l'étaient jamais?

Il faut croire que l'expérience ne m'avait pas convaincue car l'autre livre que j'ai recopié, je l'ai recopié à la main : La Bague d'argent, lui aussi épuisé. Celui-là avait été emprunté à une voisine de ma grand-mère paternelle. (Il y avait très peu de livres chez mes grands-parents, on empruntait pour moi aux voisines les livres de leurs garçons de vingt-cinq ans : j'ai lu un peu plus de livres de scouts des années 50 qu'il n'est habituel pour une petite fille). Je me souviens de peu de choses, une amitié, le maghreb colonial, le désert, une fin dont le coup de théâtre était prévisible dès la page 50 quand on était une habituée du Bossu et du Capitaine Fracasse… Il y avait dans les premières pages de ce livre le dilemme de la torture : résister à la torture, certes, mais avait-on le droit de ne pas parler lorsque c'était un ami qui était torturé ?
J'ai vérifié ce soir, ce livre est disponible chez quelques libraires.
Je l'ai recopié dans un carnet à petits carreaux, sans sauter de ligne (je suis en train de me dire que je devais quand même beaucoup m'ennuyer).

J'ai peu à peu abandonné ces solutions extrêmes pour me mettre à la copie extensive des extraits que j'aimais dans les livres que je lisais. J'ai des pages entières de Kundera, Hemingway, Thomas Mann ou Karen Blixen, copiées minusculement dans un carnet à tranche violette... Je m'en sers encore, je l'ouvre, j'ai l'impression de retrouver de vieux amis.

Maintenant j'ai à disposition un scanner de compétition. Ce n'est certes pas le même charme, mais ce n'est pas aussi automatisé qu'on pourrait l'imaginer. La reconnaissance de caractères nécessite une relecture et des corrections minutieuses : l'important dans la copie, c'est le temps et l'attention incorporés.
Ce qui est magique, c'est de pouvoir retrouver un mot parmi des centaines de pages. Cela n'en finit pas de me ravir.


Notes
1 : J'ai appris ce soir en passant chez mon libraire que les éditions Inculte rééditaient certains numéros de L'Arc.

2 : Je l'ai demandée à ma grand-mère pour mes trente ans. Elle est sous mon bureau. J'attends de trouver une solution pour la faire réparer.

Les 90 ans de ma grand-mère

J'ai désormais deux bagues anciennes :
- l'une est la bague que mon grand-père paternel offrit à ma grand-mère pour leurs 50 ans de mariage. Ma grand-mère avait laissé cette bague à ma mère en lui demandant de me la remettre après sa mort.
- l'autre est la bague de fiançailles de ma grand-mère maternelle ; elle me l'a donnée hier.

Lorsque je tends les mains, je vois deux destins; l'émotion m'étrangle.
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