Billets qui ont 'tombeau' comme mot-clé.

Journée bizarre

Il fait beau. Il paraît que le printemps va enfin s'installer.

Au téléphone je m'engueule avec H. pour des problèmes de carte Navigo et parking Effia (bref, pour rien).

Plus tard il m'envoie des textos: à quelle heure rentré-je, que voulais-je comme glace, il y aura un spritz qui m'attend.
Bizarre. J'ai honte. Je me dis que nous nous sommes trop engueulés pour rien.

A cinq heures je pense rentrer (je suis la dernière: vendredi chez les fonctionnaires) mais je fais l'erreur d'ouvrir mes mails. A sept heures j'y suis encore.

RER A, train. Voisin bruyant, je déménage (je ne m'habitue pas à la foule depuis la fin du couvre-feu. J'avais oublié).

A la gare, mon vélo (celui de A.) a disparu. Volé. Je l'aurai utilisé deux fois: mon père l'a gonflé dimanche, je l'ai utilisé une fois mardi et une fois ce matin.

Je rentre à pied.

Il y a bien du spritz. Verre en terrasse (sur notre terrasse).
H. m'apprend que René est mort.
Il le sait depuis ce matin. Maman lui a envoyé un sms dans la matinée.

J'écris à Christine. Elle pensait que j'étais au courant. Mort depuis le 22 mai. Enterré le 2 juin.

Jean

Jean est mort la nuit dernière.

C'était un homme pieux, spécialiste de Claude Mauriac et grand diariste, à la fois lecteur et auteur de journal. Il lisait mon blog et ces deux dernières années, j'ai eu parfois des remords quand je n'écrivais pas parce que je savais qu'il attendait de mes nouvelles.
Je luis avais promis de lire Le Temps immobile. Je n'ai pas tenu ma promesse, je n'en suis qu'à la moitié.

En apprenant sa mort, j'ai repensé aux derniers mots de la femme d'Antoine: «Tout va bien se passer».

Nous étions allés à Plieux en septembre 2010. J'aime beaucoup cette photo sur fond de champ moissonné. Je le protégeais du soleil pour qu'il puisse prendre des photos.

The Walking Dead II

J'ai commencé à regarder la série en revenant du supermarché : tout ce silence, ces personnes qui se déplacent lentement dans cette ambiance fantômatique… j'ai eu envie de regarder cette série.
Je l'ai écrit en forme de boutade sur FB. Christine a commenté: «Gab adorait cette série».

Christine, c'est ma plus vieille connaissance sur FB. Je la connais depuis le lycée, nous avons ramé en quatre ensemble sur la Loire et elle montait à cheval. Nous nous sommes revues pour la dernière fois en 1996 je crois.
Elle a eu trois enfants qui ont l'âge des miens à quelques mois près.
Son aîné, Gabriel, s'est suicidé en mars 2016. Chagrin d'amour.

Je regarde la série et j'essaie d'imaginer Gabriel que je n'ai pas connu.

Vaccinée

contre la grippe.

Dans le même temps, j'apprends que la vaccination contre la rougeole est à son plus bas en Indonésie, suite à une rumeur de porc dans le vaccin. (Est-ce plus ou moins con que redouter l'alluminium?)


J'en profite pour saluer la cascadeuse Kitty O'Neil, morte le 2 novembre et sourde à cause d'une ou des maladies enfantiles.

Elle doublait Wonder Woman, ce qui m'amène à saluer également Stan Lee, mort aujourd'hui (davantage connu de H. que de moi (en fait je le connais surtout à travers The Big Bang Theory)).

PS: sur une suggestion d'Aymeric j'ajoute ce billet. J'aime beaucoup le nom du blog.

Les morts

Ce matin pendant la messe a été énoncé le nom de tous les morts de l'année (à condition d'avoir eu des funérailles catholiques). C'est la première fois que j'assistais à cette cérémonie. Je ne sais pas si c'est un rituel annuel, j'avoue ne pas être très assidue.

Cardio l'après-midi. Je ne fais pas d'ergo pour préserver mon dos. Test mercredi. J'écoute un podcast sur Shakespeare. Je n'apprends rien si ce n'est qu'il existe aujourd'hui des descendants vivants de Shakespeare (via sa fille, qui avait un frère jumeau dont le nom ressemblait furieusement à Hamlet).

H. a jeté nos réserves de pois cassés, céréales, riz, infestés de charançons depuis cet été. Les paquets neufs ont été versés dans des bocaux. C'est joli.

Dimanche de rentrée

Belle sortie en quatre à Neuilly pour préparer la traversée de Paris. La Seine comme un lac. Une sortie comme cela me redonne espoir.
Sieste, vacherin, lessives (profiter des derniers week-ends de beau temps pour faire sécher les draps en lin dehors (pas des draps domestiqués du commerce, des draps septuagénaires épais et lourds, brodés à la main)).

J'apprends la mort de Jacques Theillaud . Comme ils n'ont aucune idée de la réalité, ceux qui vous affirment péremptoires: «ce que je n'aime pas sur Facebook, c'est le mot "ami". Comment peut-on être amis sur FB?» Eh bien, ce serait trop long de vous expliquer, surtout si vous partez avec cette conviction (à quoi bon tenter de vous convaincre?). Mais ce soir j'ai envie de pleurer.

Nous dînons très tôt. Je m'installe devant le Mission impossible disponible sur Netflix — donc gratuit (le 3, très mauvais) et je trie, classe et jette les deux cents mails de ma boîte de réception. Je mets à jour mon emploi du temps dans Google agenda: il n'y a que trois ou quatre TG (travaux en groupe) cette année, dont deux sur des week-ends où je me suis engagée dans des randonnées d'aviron.

Puis quatre épisodes de la saison 2 des Mistfits. Qu'est-ce qui rend cette série si attractive? La beauté des jeunes gens, la véracité des dialogues, la logique déjantée de la fiction?

Triste nouvelle

Hocq est mort mardi. Je l'ai appris presque par hasard, par un collègue.
La mort rôde.

Rendre souffle

Ce soir Antoine était de retour. Il nous a raconté la dernière semaine de sa femme : elle a dormi toute la semaine, il est resté avec elle vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Puis l'équipe médicale est venue lui dire qu'il était possible que sa femme s'abstienne de mourir parce qu'il était là : il était sans doute souhaitable qu'il la laisse pour lui donner la possibilité de lâcher prise.
Il est allé se promener avec la sœur jumelle de sa femme et un ami.
Quand il est revenu, sa femme était morte.

Et je me suis souvenu du désespoir de Danièle il y a quelques années : «Tu te rends compte, je l'ai veillé jour et nuit, et il est mort pendant que j'étais à la machine à café.»

Et d'un autre témoignage en ce sens, encore.

Ainsi donc ce que je pensais un hasard malheureux relèverait d'un dernier acte délibéré.
Ça renverse toute la perspective.

Je ne suis pas inquiète, tout va bien se passer

Je n'ai pas fini mon grec, je n'ai pas osé me lever trop tôt pour ce faire de peur de m'endormir au volant dans la journée.

Je dépose O. à la gare, récupère Kamel à Versailles Chantier (une heure et demie pour faire trente kilomètre ; je suis passée devant les parc du château de Sceaux, il faudra le visiter un jour. Larges pans de friches aux abords de Fresne), nous partons pour P***.

Impossible d'avoir du réseau, Waze en carafe, pas de carte routière dans la voiture (erreur) : « On va faire ça à peu près : commençons par Chartres. » Il fait gris, froid (six degrés : je surveille la température pour décapoter si possible). Quand j'ai envoyé mardi un mail à mes camarades de classe pour leur dire que j'allais à l'enterrement, j'ai proposé trois places. Le seul qui m'a répondu est Kamel, qui a abandonné les cours il y a deux ans mais que nous voyons encore (il faisait partie des buveurs du soir, au café, du temps où les cours étaient à huit heures trente. A. aussi. Aucun des autres, apparemment, n'a pu se libérer). Cela confirme ma conviction : les enterrements sont le seul événement familial où nous ne sommes pas invités — nous sommes prévenus. Ceux qui se sentent concernés viennent.

Nous discutons de nos motivations, de nos hésitations. Nous avons eu les mêmes interrogations : n'allons-nous paraître déplacés, ostentoires à avoir fait tant de kilomètres pour quelqu'un que nous ne voyons que deux heures par semaine (depuis sept ans malgré tout, avec qui nous partageons des convictions fortes) ? La femme de Kamel était plutôt réticente, pour ma part j'avais posé la question lundi soir au professeur qui nous avait avertis : « il y aura sans doute des collègues de travail. Et le cycle C est important pour A. puisqu'il nous a prévenus. »
A. n'a pas abandonné les cours durant la maladie de sa femme. Il a toujours répondu très librement à nos questions, les traitements suivis (des protocoles d'avant-garde), la rémission, le retour de la maladie depuis l'été, la fatigue et la pugnacité de sa femme, son regret d'avoir passé tant de temps loin de chez lui toutes ces années, de ne pas avoir été davantage présent durant les presque quarante ans de ce mariage. (Mais comment savoir le temps qui nous reste ? Et à partir de quand juger qu'il en reste suffisamment pour qu'on puisse s'autoriser à s'absenter ?) Oui, nous comptons pour lui. C'est ce qui m'a décidée à y aller, malgré la peur d'être intruse. A ma grande surprise, seul Kamel s'est libéré pour m'accompagner.

Nous parlons Orient, Occident. Il a quitté le Liban à douze ans à cause de la guerre. Nous avons des vues proches sur de nombreux sujets. Est-ce que cette façon de nous sentir concernés vient de l'orient, la slave et le Libanais ? (Non, je pense que non.)

Campagne de France. Chartres puis Le Mans, hors autoroute puisque j'espère décapoter. Cependant, comme je n'ai ni Waze ni carte routière, nous restons sur les grands axes, nationales tout du long, parfaites, à se demander pourquoi prendre l'autoroute. Le temps se dégage en approchant du but, il fait doux, la 3G redevient accessible, nous décapotons pour traverser des forêts encore endormies. Peu de monde, il est midi.

Pas de café à P***. Du monde autour de l'église. Nous rebroussons chemin. Une vieille dame nous interpelle :
— Vous cherchez un café ? Vous pouvez venir le prendre chez moi. Je suis la religieuse du village.
— Nous voudrions déjeuner aussi. Nous venons pour l'enterrement.
— Allez derrière l'église, il ont prévu de quoi manger.
— Nous ne voudrions pas gêner, nous ne sommes pas de la famille.
— Vous savez, ils attendent trois cent cinquante personnes.

Pour déjeuner, elle nous conseille d'aller au village suivant.

Très belle cérémonie.

Nous rentrons par l'autoroute, je lâche Kamel à Anthony sur le RER B. Je vais en cours de grec (une heure de retard, j'ai prévenu). A la fin la professeur nous apprend qu'elle vient d'obtenir un poste à Genève dans l'université de Calvin. Formidable ! « Mais je vais continuer ce cours ; je suis persuadée que si je l'abandonne il ne sera pas remplacé. »
C'est fort probable. Mais tout de même, faire quatre ou cinq heures de train pour une une dizaine d'élèves auditeurs libres ? Je n'en reviens pas que nous ayons autant d'importance à ses yeux (ou la présence de ce cours au sein de la catho ?)

« Je ne suis pas inquiète, tout va bien se passer » sont les dernières paroles de la morte.

Le choc

Je suis la fille qui vient de comprendre dix jours plus tard en regardant de plus près le mur FB d'une amie (amie qu'elle n'a pas vue depuis quinze ans, avec qui elle ne discute jamais, mais à qui elle pense souvent, ne serait-ce que parce qu'elle a trois fils ayant l'âge de ses enfants) — qui vient de comprendre, donc, que son aîné est mort à vingt-quatre ans.

(Il y a dix jours, j'avais été heureuse de voir la photo de son fils sur son mur. Je l'avais écrit d'ailleurs. Et aujourd'hui seulement je comprends à quoi correspondait cette photo.)

Boulez

Le problème de ces "bonheurs du jour" en une catégorie, c'est que par contraste, le négatif se retrouve dans la catégorie 2016. Elle ne va être rigolote, cette année 2016!

Hommage à Boulez: Fine Stagione.
Mon premier mouvement a été de me souvenir de ça.

Bâtons rompus

— Maman, il va lui falloir une stèle, tellement il y a de choses à écrire sur sa tombe.
— Mais non, on fera un écran qui défile.
— Dans ce cas, il ne faut pas qu'on meurt en même temps, il n'y a que papa pour développer ça.
— Et moi j'irai hacker le système.
Gravehacker, c'est pas mal comme nom…


— Mais si, tu te souviens, ce film pas possible, on en a regardé un quart d'heure et j'ai craqué… Avec l'ex de Demi Moore… Kushner, quelque chose comme ça…
Sex Friends, avec Nathalie Portman!
— Oui, sans doute… Franchement, je ne comprends pas, comment peut-on passer de Bruce Willis à ça? Il a du lait qui lui sort par le nez quand on presse…
— Cherche pas maman, il a une grosse teube.
— Je veux bien, mais qu'est-ce que tu fais le reste du temps quand tu te croises?
— Ça n'arrive pas. Tu l'enfermes dans sa chambre avec sa playstation.


Et sinon, il y a ça: on s'inscrit et le système vous alloue une personne à qui envoyer un cadeau anonymement. Par ailleurs vous êtes le destinataire du cadeau de quelqu'un de la liste. C'est ainsi que C. a reçu du chocolat biélorusse et une poudre à la cerise qu'il faudra délayer pour obtenir une sauce. (Je sens que je vais être la seule à oser essayer.)
Il est trop tard pour recevoir des cadeaux cette année (il fallait s'inscrire en novembre, je pense), mais vous pouvez servir de voiture-balai à un laisser-pour-compte, ie envoyer un cadeau à quelqu'un qui devait recevoir un cadeau et n'en a pas reçu. Tenir une promesse à la place de quelqu'un qui ne l'a pas tenue.
C'est un peu compliqué, il faut s'inscrire sur reddit, puis sur redditgift, puis attendre un peu (six heures, douze heures? j'étais si impatiente que j'ai cru que ça ne marchait pas et que j'ai abandonné. Deux jours plus tard C. a vérifié: le site m'avait alloué un destinataire (une destinatrice) aux Pays-Bas).

Les noms des morts

Ce matin un peu avant neuf heures, sur France Culture, j'ai entendu deux journalistes dire des noms, comme en fin de chaque émission. J'ai d'abord cru qu'il s'agissait des techniciens et animateurs de l'émission, comme d'habitude. Mais la liste était longue, les voix blanches, et j'ai compris que c'était les noms des morts du 13 novembre.

J'ai pensé à la liste que je croise souvent, pas tous les jours car cela dépend de l'endroit où je descends sur le quai gare de Lyon, qui dépend lui-même de l'endroit où je suis montée sur le quai à Yerres, qui lui dépend de notre retard et de notre panne d'oreiller, donc de notre fatigue générale. C'est la liste des morts de l'accident de la gare de Lyon en juin 1987, jamais oublié.

J'ai pensé aux morts de l'été 2003, aux morts sans sépulture, aux morts non réclamés, à ceux enterrés en fosse commune.
J'ai fait une recherche et je suis tombée sur cet article qui raconte comment Jean-Claude Roehrig et son fils Guillaume, généalogistes, avaient enquêté bénévolement sur ces hommes et ces femmes.

Silence

Me surprend et me réconforte le silence depuis deux jours. Pas de discussion de café du commerce, pas de solution ou d'explication à l'emporte-pièce, pas de larmoiement ou de colère. A l'aviron déjà, dimanche matin, le sujet n'est pas évoqué. Aujourd'hui en entreprise, tout se résume à un «Ça va?» les yeux dans les yeux, un acquiescement, une reconnaissance, et nous parlons d'autre chose. Ce soir encore, durant le plat avalé avant le cours, personne n'échange sur le sujet, comme si tout avait été dit ou qu'il n'y avait rien à dire.
Je trouve cela infiniment reposant.


Requête à ma famille ou amis (à mes amis pour qu'ils le disent à ma famille): s'il devait arriver que je meure dans un attentat, n'acceptez pas la diffusion de ma photo ou d'une biographie en trois lignes sur le net ou dans les journaux. Paix à mes os. (Ceci n'est pas un jugement pour ceux qui préfèrent cela, qui ont besoin de cela. Le chagrin peut se vivre de tant de façons. Mais me concernant, I would prefer not to.)

A nos sociétaires morts pour la France

A midi, j'ai vu quatre embarcations vénitiennes (dont deux gondoles) passer sur la Seine. Peut-être des équipages de l'ACBB s'entraînant pour la régate des bateaux historiques?
Mauvaises photos, dommage.


En quittant le bureau, je suis passée devant les plaques commémoratives de la SACEM à Neuilly que je n'avais jamais remarquées:


Planification

Hervé est contre la conduite accompagnée. Un de ses cousins a eu la jambe réduite en miettes1 dans un accident et un ami de son père y a perdu sa femme2.
Au moment de prendre la voiture (nous partons à deux voitures car H. reste ensuite à Tours), je lui dis:
— Si je meurs, tu as le droit d'écrire sur ma tombe «Je te l'avais bien dit» ou «Tu vois, j'avais raison».
— Si tu meurs, je te réduis en cendres.
Sur le coup, je pense qu'il s'est trompé, qu'il veut dire que tel Zeus il foudroiera O. de sa colère. Il me faut quelques secondes pour comprendre qu'en fait il parle de m'incinérer.
— Ah bon, tu feras ça?

Ça alors, je n'y avais jamais pensé.

Au cours du week-end, je reviendrai sur le sujet et ma sœur nous déclare que la concernant, elle a tout prévu, tout est écrit et conservé dans un tiroir.
Ah.

Au retour j'en discute avec O. (en lui précisant que mon seul souhait, c'est qu'ils fassent la même chose pour les deux: si H. m'incinère, ils incinèrent H.; si j'enterre H, ils m'enterrent avec lui).
— Mais enfin, tu sais bien qu'il ne fera pas ça!
— Hum, pas sûr, et pas pour les raisons que tu crois. Tu oublies qu'il s'occupe de gestion de cimetières et qu'il ne les voit pas de la même façon que nous. Aujourd'hui il y a un problème de place. Les corps ne se décomposent plus très vite et nous sommes très nombreux. On manque de place dans les cimetières.


Notes
1 : heureusement il marche aujourd'hui sans séquelle.
2 : en d'autres termes, le fils a tué sa mère.

Souvenir de Pasqua

Mon souvenir de l'ère Pasqua, c'est un dessin, sans doute de Plantu, sur mon frigo à Aubervilliers: Basile Boli qui brandit une coupe (la Ligue des Champions 92-93?) et Pasqua en uniforme policier qui lui dit: «Où t'as piqué ça? Tes papiers!»


Il me semble que c'est dans ces années-là qu'est apparue la formule "délit de faciès".
Ce type était une ordure, et qu'il ait été résistant ne change rien à l'affaire: il s'agit d'un mode d'expression de sa relation au pouvoir qui à ce moment précis de l'histoire fut favorable à la France.
Je ne sais pas si ce fut toujours le cas.
Et que Sarkozy se soit joué de lui en se présentant (et en étant élu) à la mairie de Neuilly en dit long sur Sarkozy.


Aujourd'hui Pasqua est mort.

Droit au souvenir

Conformément à la demande du CIL du groupe (correspondant informatique et libertés), nous épurons nos "dossiers papier", c'est-à-dire que nous jetons les lettres et justificatifs des personnes qui ont résilié ou sont décédées depuis plus de cinq ans (et nous classons dans cinq chemises les personnes sorties les cinq dernières années, afin de jeter directement leurs dossiers le moment venu).
Pour moi, c'est un crève-cœur; plus un papier est ancien et plus j'ai du mal à le jeter. Droit à l'oubli, droit à l'oubli… et le souvenir de nos morts, alors? Comment ne pas avoir l'impression de faire disparaître une deuxième fois cette dame morte dans les années 90, née à la fin du XIXe siècle? Ou la lettre de cette dame nous annonçant pudiquement "la mort de son ami depuis trente ans"?
(J'ai vu la bande-annonce d'Une belle fin: tout à fait le genre de métier que je ferais avec tendresse.)

Bref, j'ai conservé un acte de mariage que je vais ramener chez moi. Je n'ai pas envie de jeter cela:
Extrait d'acte de mariage
2002 / N°xx

Le xx juin 2002
à 16 heures 15 minutes
a été célébré à Ville (Département) le mariage :

de Jean X
né à xx (Gironde) le xx septembre 1920
fils de Jean xx et de Georgette xx

et de Jacqueline Z
née à xx (Doubs) le xx octobre 1924
fille de André xx et de Lucie xx
Depuis Monsieur est mort et Madame n'était pas sur le contrat.
Ma pensée vagabonde: s'agissait-il d'une tardive régularisation pour des raisons de protection patrimoniale ou d'un coup de foudre inattendu? Je ne sais pas. Je conserve.

Les morts

- Charb, de son vrai nom Stéphane Charbonnier, 47 ans, dessinateur, directeur de la publication de Charlie Hebdo.
- Cabu, de son vrai nom Jean Cabut, 76 ans, dessinateur, pilier de Charlie Hebdo et du Canard enchaîné, ancien du journal Hara-Kiri, l’ancêtre de Charlie Hebdo (ainsi nommé en référence à Charles de Gaulle, dont la mort provoqua l'interdiction d'Hara-Kiri qui avait titré "Bal tragique à Colombey: un mort" (légende ou réalité? quelle importance? En revanche cela souligne bien l'évolution de la société française en ce qui concerne la censure)).
- Georges Wolinski, 80 ans, dessinateur, membre de la bande d’Hara-Kiri dans les années 1960 puis pilier de Charlie Hebdo.
- Tignous, de son vrai nom Bernard Verlhac, 57 ans, dessinateur, pilier de Charlie Hebdo et de Fluide glacial.
- Bernard Maris, alias «Oncle Bernard», 68 ans, économiste, chroniqueur à Charlie Hebdo et sur France Inter.
- Honoré, (prénom Philippe), 73 ans, dessinateur à Charlie Hebdo.
- Michel Renaud, fondateur du "Rendez-vous du carnet de voyage" de Clermont-Ferrand, ex-directeur de cabinet du maire de la capitale auvergnate.
- Franck Brinsolaro, 49 ans, policier du service de la protection (SDLP), affecté à la protection de Charb.
- Ahmed Merabet, 42 ans, policier, membre de la brigade VTT du commissariat du XIe arrondissement.
- Mustapha Ourrad, correcteur.
- Frédéric Boisseau, agent d'entretien.
- Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse.

Chez le coiffeur

Il est deux heures moins dix, il ne reste que moi dans le salon, "ma" coiffeuse me coupe paresseusement quelques mèches. Elle s'adresse à l'autre (la troisième est partie faire les courses):
— Tu ne veux pas mettre la radio? Il paraît qu'il y a eu un attentat, j'ai entendu un bruit qui disait ça…
— La radio ne marche plus, c'est pour ça qu'il y a de la musique…

Elle sort son téléphone, cherche, lit en ânnonant imperceptiblement: «Une fusillade à Charlie hebdo… douze morts…»
Je suis abasourdie: — Douze morts ?!!
Je n'y crois pas.
Elle continue : — ce doit être un théâtre… il parle de théâtre…
Tout cela est tellement irréel qu'elle parvient à me faire douter: — Non, c'est un journal.
— Ah oui, ce sont les blessés qu'ils ont emmené dans un théâtre…
— Vous ne connaissez pas Charlie hebdo?
— Euh… non…

Alors j'explique, le dessinateur danois, la reprise des dessins, les menaces, déjà une bombe. Je fais simple, mais je me dis qu'il faut qu'elles comprennent avant d'écouter la presse, Dieu sait comment tout cela va être présenté:
— C'était des dessins, bon, pas toujours très fins, parfois lourdingues, mais bon, que des dessins…

Je rentre au bureau, prends mon téléphone, regarde twitter.
Charb, Wolinski, Cabu, Tignous.
Ça n'a aucun sens. Cabu et Wolinski martyrs. Absurde. Ça les aurait bien fait rigoler.


2015-0107-charlie-mahomet-etre-aime-par-des-cons.jpg


Grande émotion dans le pays ce soir, grande solidarité. Rassurant. Consolant. Mais quel choc. Tuer les clowns. Ils tuent les clowns. Mais quels cons.

Mardi

Après-midi en réunion porte de la Villette. Carrefour des Quatre Chemins, les bâtiments qui avaient autrefois (il y a vingt ans) abrité L'auberge de Marrackech, l'un des meilleurs couscous de Paris, et un traiteur italien qui nous a donné pour toujour le goût de la pana sont détruits (ceci dans la rubrique "la forme des villes change plus vite…"). Le terrain vague (le vide m'évoque la gencive exsangue laissée par une dent arrachée) libère la lumière pour des fenêtres qui n'avaient sans doute pas vu le soleil depuis plus d'un demi-siècle.
La population a changé, plus de noirs, un peu moins d'arabes, et un début d'asiatiques. Je croise aussi deux femmes d'Europe de l'Est. A chaque visite (tous les six mois, tous les ans) les équilibres du quartier varient. Mais l'odeur forte de la boucherie hallal à deux pas du métro demeure.

J'avais l'intention d'acheter mes gâteaux préférés en partant, mais j'ai oublié, j'ai pris un Vélib et j'ai rejoint la gare de Lyon en suivant le canal St Martin (rubrique automne radieux, Paris que j'aime).

Un jour je prendrai le temps d'aller jusqu'au cimetière de Bagnolet pour chercher les tombes de Jean Puyaubert et Maurice Oyosson.

Aller-retour Strasbourg

Enterrement "mixte": pas de cérémonie à l'église, des prières dites par un prêtre debout dans le cimetière, des souvenirs et des regrets lus par différents membres de la famille. L'un des problèmes de ces cérémonies civiles, c'est le plein air: j'avais connu le vent dans les arbres, cette fois-ci c'était le bruit des voitures: difficile d'entendre.

C. : — Mais s'il y a un prêtre, pourquoi ne pas faire carrément un enterrement à l'église ?
Moi : — Le problème, c'est de concilier le souhait du mort avec celui des vivants: quel choix faut-il respecter ?
H. : — Celui du mort, bien sûr !
C. : — Celui des vivants, évidemment ! Le mort il s'en fout, il ne le saura pas.

Vaste débat.

Cérémonie émouvante. La plupart des frères et sœurs sont venus malgré la distance. Mon beau-père constate, mi-figue, mi-raisin:
— C'est le cinquième beau-frère que j'enterre.
— Ben dis donc, il fait pas bon être ton beau-frère !

Dîner à Verdun au Coq Hardi. Rayons de soleil sur les quais. Retour sous une pluie battante.

Un oncle

H. blanc au téléphone avec son père me fait signe qu'il se passe quelque chose de grave. Il raccroche.
— Louis est mort. Il a eu un malaise le soir et il est mort.

C'est le mari de l'une des tantes les plus jeunes d'H. C'est un choc. Même si ses tantes ont toutes épousé des hommes beaucoup plus âgés qu'elles, rien ne laissait présager cette disparition.
C'est à leur mariage, en décembre 1989, que j'avais rencontré toute la famille d'H. pour la première fois.
Je connaissais très peu cet oncle; mais je pense à ses filles, qui ont à peu près l'âge de mes aînés.

Plus tard dans la soirée A., dix-neuf ans, commente, semi-interrogative: «mais alors, ça veut dire que chaque au revoir est un adieu?»

Porte de La Villette

Du haut du très haut immeuble, je découvre l'immensité verte du cimetière de Pantin. Jean Puyaubert est quelque part là, mais je n'aurai pas le temps d'aller chercher.

Je passe emprunter des cours polycopiés de Jean Greisch. Je commence le Kant de Jaspers. Quel dommage que la lecture terrifiante d'Hegel m'ait éloignée si longtemps de Kant (je veux dire qu'Hegel m'a tant découragée que je n'ai plus jamais essayé de réellement lire un Allemand). Tard, toujours tout si tard.

Epuisée, je dors une heure dans la voiture en attendant O. en cours de flûte.

Doctrine de l'Eglise sur le suicide

L'enterrement du suicidé a lieu demain, près de B**.

— C'est à l'église, je me demande comment ils ont obtenu ça.
— Tu sais, l'Eglise a quand même évolué sur le sujet. Par contre, tout est possible concernant le prêtre: Pascal m'a raconté une horreur dans de telles circonstances, un sermon terrible qui avait anéanti les parents.
— Ah oui, genre Breaking the Waves… ?
— Si tu veux… Bref, tout est possible, comme d'habitude, le pire comme le meilleur.



Et comme j'écris cela plusieurs jours après, je peux dire que le prêtre a été "formidable" (sic).

Emotions contradictoires

Appris un suicide, une mort, et une future naissance. Ai pu recommander (pour le suicide en entreprise) psya dont on m'avait expliqué l'intérêt le matin même (prendre en charge les équipes secouées par la nouvelle).

(Comment le dire sans que cela sonne cyniquement: la naissance concerne des amis proches, tandis que je ne connais pas les morts directement, ce sont des amis ou des connaissances d'amis (je le note ainsi pour que les lecteurs qui me connaissent IRL ne s'inquiètent pas).)

--------------------
Agenda
J'ai demandé la différence entre les protestants orthodoxes et les protestants libéraux. La scission date du XVIIe ou XVIIIe siècle à peu près. Les premiers lisent la Bible à travers Calvin et Luther, les deuxièmes accordent davantage de place à la modernité, à la culture, à la politique. Les premiers sont appelés en Allemagne "alte reformierte kirche", en France protestants évangéliques (traduction d'"evangelischen Kirche", à ne pas confondre avec "evangelikaner Kirche" (et je me demande si les traductions des journaux font toujours la différence)) et les seconds protestants libéraux.
Karl Barth était un "néo orthodoxe", un libéral ayant redonné toute sa place à l'Ecriture, en récusant le politique et le culturel.

A. est rentrée d'Angleterre. Pluie dans les rues de Brighton mais pas d'inondation. Ferry retardé deux jours pour cause de tempête.

Dans mon sac:
- Fantômette et le trésor du pharaon que je lis machinalement en rentrant pour me détendre
- Langelot et l'avion détourné
- La terrasse de Malagar
, de Claude Mauriac, que j'aurais dû terminé dans la journée
- The Importance of Being Earnest and others plays de Wilde
- Discours de la méthode que je pensais entreprendre à la fin de la Terrasse
- L'islam que j'aime, l'islam qui m'inquiète de Christian Delorme, qu'on m'a rendu.

Annette

En ouvrant ma boîte mail tard ce soir j'y ai trouvé une photo d'Annette.

J'avais huit ans, c'était mon premier automne en France, ma mère est entrée dans la salle de jeu au sous-sol de la maison que nous louions en attendant la construction de la nôtre et elle m'a dit: «Annette est morte.»

Je suppose qu'elle n'avait personne à qui le dire, personne à qui en parler.

Annette était notre voisine de la maison d'en face à In*ezgane. Son prestige tenait à ce qu'elle avait eu des jumeaux, de faux jumeaux. Son mari avait un nom alsacien. Ma mère critiquait beaucoup leur façon d'éduquer leurs enfants, de ne pas les éduquer, en somme. C'était les mêmes critiques qu'elle proférait à l'encontre de ma tante Marion: trop de joie et de fantaisie dans ces maisons pour que cela convienne à son austérité maternelle. (Mais elle devait avoir raison sur quelques points malgré tout, car je me souviens que le fils aîné, âgé de trois ou quatre ans, s'était très gravement brûlé le palais en mettant une prise électrique branchée dans la bouche.)

Annette est morte dans un accident de voiture, la poitrine défoncée par le volant. Sa petite fille est morte également. Je pense souvent à elle, chaque fois que je ne mets pas ma ceinture.

Le plus étonnant dans tout cela, c'est que la photo (ancienne, accompagnée d'une actuelle de la famille) a été transmise à ma mère par ma sœur, qui a retrouvé sur internet le fils aîné et a pris contact. Tout m'étonne: que ma sœur ait pris la peine de le chercher et de lui écrire, qu'il lui ait répondu, qu'elle ait pris la peine de transmettre les photos à maman.
Ma sœur avait six ans quand nous avons quitté le Maroc. De quoi se souvient-elle, qu'est ce qui lui est cher? Avait-elle des amis? Qu'est-ce qui l'a poussée à écrire? Autant de questions que je n'aurais jamais songé à poser.

RIP

Fin des vacances, je reviens après dix jours d'absence. RER et couloirs calmes.
Je me mets au travail.
Une heure plus tard, j'ai l'occasion de revenir sur la page d'accueil de l'intranet de la boîte. Elle a changé, une brève nous apprend la mort le 24 décembre du DRH parti à la retraite au printemps dernier. Il est enterré aujourd'hui dans les Vosges (impossible d'y aller, trop tard). Je suis ébranlée.

C'était un homme qui était déjà en poste quand je suis entrée au G*n en 1996. Il était beau, blond aux yeux bleus dans le genre Robert Redford.
Choc en le revoyant il y a deux ans, vieilli, boursoufflé: comment pouvait-il s'être laissé aller ainsi en ayant tant d'atouts naturels?
— Mais que lui est-il arrivé ?
— Un divorce difficile.
(J'avais pensé à l'alcool, mais après cette mort H. me suggère de la cortisone.)

Quand une partie des activités de mon ancienne société a été vendue en octobre 2012, l'autre partie a été dissoute dans une des entreprises du groupe (comprendre que les effectifs et les portefeuilles clients ont été repris tandis que juridiquement la société d'origine disparaissait). Bien entendu se posait le problème des doublons, de façon d'autant plus épineuse que les personnes étaient haut dans la hiérarchie. Un "plan de départ volontaire" (PDV) a été mis en place, proposant aux salariés d'anticiper leur départ à la retraite. C'est ainsi que "Robert Redford" est parti quelques mois ou années plus tôt qu'il n'aurait dû.

Je ne peux m'empêcher de penser que ça l'a tué, qu'en lui enlevant ce qui l'obligeait à se lever tous les matins et lui donnait une structure, nous l'avons tué.
(C'est idiot, je pourrais tout aussi bien penser qu'heureusement qu'il est parti plus tôt, qu'ainsi il a eu au moins quelques semaines de loisir.)

Enterrement

Enterrement d'Hubert à l'église de St-Germain-en Laye. Tout a été tellement soudain, brutal. Nous, les quelques élèves présents, le découvrons, père et grand-père, investi dans sa paroisse. Nous l'aurons découvert sa vie au moment de sa mort.

Ce que je connaissais de lui, c'était son attachement à la Bretagne et Ste-Anne-d'Auray, ses bons souvenirs de catéchisme d'avant Vatican II et nos disputes à propos du mariage pour tous. Nous entendions bien : la preuve, il était le seul avec qui j'osais me disputer à ce sujet.
Il était celui qui m'encourageait à poursuivre en grec II (ce que j'aurais sans doute fait quoiqu'il arrive, mais c'était encourageant d'être deux à peiner pour la même cause (je veux dire deux de la même promotion du cycle C)).
Nous revoyons son ami qui avait abandonné le cursus de théologie en début de cette année. Ils étaient si inséparables les années précédentes que voir Hubert seul depuis la rentrée nous donnait l'impression qu'il était orphelin.
Maintenant c'est nous qui le sommes.

Un choc

Au moment de quitter le bureau je consulte mes mails. Je ne comprends pas bien, apparemment un de mes camarades de cours nous écrit pour nous apprendre la mort de son père.
Il m'a fallu un moment pour comprendre qu'il n'était pas l'auteur du mail, mais l'objet, et que c'était sa mort qui nous était annoncée.

«La mort vient toujours par surprise.» C'était la première phrase du sermon à la mort de la mère d'un ami.

Cela faisait trois ans que nous étions dans le même TG, la célèbre phrase «c'est noté large» venait de lui car sa femme avait fini le cursus avec une mention TB. Cela me faisait rire.
Il va me manquer.

Trois jours

- dimanche
Journée bizarrement active : je sais que nous avons avancé sur un certain nombre de points, mais je ne saurais pas dire lesquels et j'ai l'impression de n'avoir rien fait.
(Ah si, je me souviens: le gros du week-end a consisté à remettre d'aplomb l'ordinateur des enfants (copie de disques durs, tripes à l'air etc) et à récupérer les données du serveur qui devait être débranché depuis Pâques ou mai. (Ordinateur en panne une semaine avant les grandes vacances, O. à son habitude n'a rien laissé paraître mais je le savais affreusement déçu: à quoi bon des vacances si ce n'est pour jouer à WoW douze heures par jour?)) Commencé le repassage devant Laura dont je gardais un souvenir émerveillé.
Ma fille me fait rire à dévaliser mentalement la maison "pour s'installer" (comprendre: meubler son studio). Il y a du regroupement de livres en perspective puisque qu'elle veut me piquer deux étagères (bon bon bon).

- lundi
A force de ne rien demander pour ne pas donner de faux espoir j'ai tout compris de travers et nous sommes arrivés en retard à Cloyes (dire en retard est un euphémisme: tout était fini).
Malgré tout, nous avons vu la maison du notaire que Zola décrit au début de La terre. Cette sensation de la littérature qui devient quotidienne, qui s'incarne dans le quotidien, je l'aurai vraiment découvert tard dans ma vie. Ça change tout, quelque chose gagne en épaisseur, atterrit dans le réel (mais qu'est-ce que le réel? Non non, je ne vais pas m'embarquer là-dedans (je lis Valensin et le passage (ou pas) de l'idéalisme à l'existentialisme)).
Je suis reconnaissante aux enfants de m'avoir accompagnée sans protester.
Repassage tard dans la nuit (disons: jusqu'à l'aube). Mes beaux-parents prennent possession de la maison vendredi prochain et j'aimerais qu'elle soit présentable, ce qui n'est pas un mince défi. (Tant pis pour le jardin, à l'impossible nul n'est tenu).
Je continue le grec et l'allemand, doucement.

- mardi
Un pastis en écrivant ces lignes. Après une semaine à cinq, nous sommes de nouveau trois depuis lundi.
J'ai vu Danielle à midi, ma collègue de galère en 2012. Elle avait un tee-shirt blanc, c'était la première fois que je la voyais avec autre chose que du noir (elle est veuve depuis cinq ans, après avoir accompagné son mari le long d'une maladie interminable). Elle fait des projets, elle va mieux, cela m'a fait plaisir (et m'a rendue jalouse, car ce n'est pas moi qui suis là pour constater qu'elle va mieux, ce sont d'autres collègues qui l'accompagnent désormais. L'être humain est bizarre).

Aujourd'hui c'est l'anniversaire de Paul Rivière.

Trois enterrements et une naissance (ou conversation avec ma mère)

Lundi j'appelle ma mère que je n'ai pas eu au téléphone depuis son retour de vacances.
De plus en plus souvent je téléphone plutôt qu'écrire alors que j'ai horreur de cela. La raison en est paradoxale: c'est pour ne pas donner de nouvelles. Elle ne sait rien de mes études en théologie, rien de mes blogs, rien de mes lectures, et je n'ai pas envie de parler des enfants car la situation m'attriste. Or si j'écris, il faut bien que je trouve un sujet; alors que si je téléphone, c'est elle qui parle, problem solved.

J'ai donc appris en quelques minutes la mort de la tante Paulette (que j'aimais bien, elle venait de Brantôme (les deux propositions apposées n'ont pas de lien causal)). Elle avait plus de 90 ans, c'était dans l'ordre des choses (commentaire de ma mère: «Il ne reste plus beaucoup de belles-sœurs de mémé» (tandis que ma tante m'avait dit trois jours avant «Il ne reste plus qu'un frère et une sœur» (sur treize, note de la rédaction))); puis celle d'une petite-cousine de papa «à 56 ans, tu te rends compte, c'est jeune, elle était en fauteuil roulant depuis plusieurs années, je n'ai jamais bien compris quelle était sa maladie»; et enfin celle d'une fille de Marila: « Tu te rappelles de Marila? (évidemment que je m'en souviens), eh bien elle avait une fille, tu sais, en 81, on lui envoyait de la bouillie (en Pologne, NdR), eh bien elle s'est mariée le 6 avril et elle s'est tuée en voiture le 8!»
Ma mère de conclure: «Tous ceux qui étaient au mariage se sont retrouvés à l'enterrement».

Quel était le mot qu'utilisait Compagnon? Shadenfreude?

Et moi de me demander in petto quel sort poursuit désormais la branche maternelle de mon père.

Ma mère continue (ou fait des incises, je m'y perds):
— Oui, on a été au courant par le cousin qui fait des recherches généalogiques. D'ailleurs ça le désespère que ça n'intéresse personne de notre côté. Parfois il me dit «il n'y aurait pas un fils de Joseph que ça intéresserait, L., par exemple?»
— Tu sais, L., ses enfants sont trop petits, entre l'aîné et les jumeaux, ça m'étonnerait qu'il ait le temps de faire autre chose pendant quelques années encore.
— Surtout qu'ils en attendent un quatrième, encore un garçon.

Et voilà comment j'apprends les grossesses dans ma famille. Cela me fait toujours un peu de peine de voir que les naissances sont moins un sujet que les morts.

(Pour mémoire, l'un des jumeaux a un nom proustien: Céleste.)

Mon fils me surprend

O. s'est acheté un chapeau blanc aux Etats-Unis. Il le porte et ils se voient, lui et son chapeau, puisqu'il mesure 1,85m à 14 ans.

Lui qui était très soucieux du regard des autres, attentif à s'habiller comme les autres, à se fondre dans la masse, à ne pas se différencier (ne pas avoir la télé et être en CHAM, ça suffit comme bizzareries) m'a expliqué il y a peu de temps que depuis qu'il a son chapeau, ça lui est devenu égal. Quand on le regarde, il se dit que c'est à cause de son chapeau et il le supporte sans broncher.

Mardi, il avait oublié son chapeau.

Mercredi, quai du RER:
— Et ton chapeau, tu l'as oublié?
— Mais non, mais il est blanc, tu comprends…
— ??? Euh...
— Mais si, à cause de mémé…

Bref, j'ai compris qu'il portait le deuil.

Ma grand-mère maternelle

Je crois que Six feet under m'a appris à faire les oraisons funèbres. J'ai l'impression un peu perturbante que désormais je vais être chargée de celles de la famille.

Je ne me sens pas le goût d'écrire ici celle que j'ai prononcée aujourd'hui, parce que je l'ai prononcée, justement (ce qui est dit se dissout). Un jour peut-être.

Une page se tourne.

Daniel

Un peu de mal à absorber le choc, l'idée.

J'ai téléphoné à mon père ce matin. Daniel, le cousin de mon père amputé des jambes, a été retrouvé mort calciné dans sa grange début août.
Il n'y allait jamais. Ses béquilles étaient hors de la grange. L'autopsie n'a découvert aucun traumatisme. L'enquête suit son cours.

C'était la seule famille de mon père en dehors de son frère.

Je n'arrive pas à comprendre cette nouvelle. Mes yeux de huit ans le revoit, déjà obèse quand il avait une trentaine d'années. Il était gentil mais sans grand intérêt pour mes huit ans. J'essaie de le revoir, de voir en lui rétrospectivement quand je le regardais ce destin, cette mort. Mais non. Ce n'est pas possible, pas lui, une mort si atroce et si romanesque.
Je me souviens des colères de ma grand-mère contre sa sœur, elle l'accusait avec raison d'être folle de tant nourrir son fils —et si mal— et de faire son malheur en le gardant près d'elle à tout propos, lui faisant manquer l'école au moindre rhume.
Ma raison bloque.

Des tombeaux

Pour compenser le petit déjeune d'hier, nous avons trouvé un Denny's. D'est au sud, nous avons traversé des quartiers résidentiels de petites maisons en bois ou brique rouge. Que des noirs dans les voitures, et nous serons les seuls blancs dans le Denny's. J'arrive à faire sourire la serveuse en m'extasiant sur le chocolat au lait, qui est un chocolat viennois selon les normes françaises (mais ordinaire selon les normes allemandes, d'après Déborah).

Mount Vernon. Le charme de cette maison réside entièrement dans sa situation, qui domine un coude du Potomac. Rien en face, rien autour, je songe à la Seine aux environs d'Héricy, une Seine deux ou trois fois plus large.
Une terrasse le long de la façade ouest regarde le fleuve. Des chaises y ont été installées; leur dos délimitent un couloir le long des portes de la maison pour les visites organisées.
La maison est très simple, avec cinq chambres d'amis destinées à accueillir la multitude d'invités qui venaient rendre visite à Washington.

Tombeau, ponton sur le Potomac, film sur la guerre d'Indépendance. Les différentes entrées de musées sont généralement gratuites pour les enfants de moins de douze ans, et nous ne voyons aucun adolescent. Tous ces musées et reconstitutions historiques forment les enfants à l'histoire et à la fierté nationale, il y a dans tout cela un léger parfum de propagande qui finit par nous faire sourire au bout de deux semaines d'endoctrinement.

Il pleut. Retour à Washington. Mémorial Roosevelt (Franklin Delano) intégré au paysage, blocs de pierre comme jetés, cascades, évocation de la crise et du New Deal puis de la seconde guerre mondiale (WW II), une statue de Madame et, plus inattendue, une de son chien (il paraît qu'il est très connu: pas de moi).
Mémorial Martin Luther King. J'ai la surprise de voir 2010 sur la statue. Nulle part la phrase «I have a dream», peut-être que nous ne l'avons pas vue. Ou qu'elle n'y est pas. La statue est taillée dans une tranche de bloc rocheux poussée en avant, laissant plusieurs mètres derrière elle les deux autres parties de blocs ainsi créées. Le tout est monumental, je songe à RC expliquant que nous, Français, ne savons plus faire de monument car nous n'avons plus la fierté de notre pays.
Mémorial Lincoln, un peu plus loin. (Problème de parking: nous nous sommes garés innocemment devant une bouche d'incendie, il faut laisser 10' de part et d'autre, dit not contravention de cinquante dollars (10': quelle unité? des pieds? Il me semble qu'en pieds, c'était OK.) Dire de Lincoln qu'il a «sauvé l'union» me semble exagéré, il a forcé l'union serait plus exact (dans cette remarque sudiste, il y a l'influence de Ruth sur moi, je le sais). D'ailleurs c'est assez étonnant de réussir à obliger des gens à rester ensemble. Comment est-ce possible?

Voiture. Je conduis, O. pilote, nous nous perdons (les indications me parviennent tard et je les comprends encore plus tard), nous suivons un torrent vers l'ouest, nous atteignons ce qui doit être un centre nautique (je vois des kayaks), je prends la première à droite. Quartier des ambassades, je prends vers l'est. Nous mangeons au Pain quotidien (comme à New York), les enfants préfèrent le Subway en face. C'est très bon, avec le même défaut qu'en France: la musique trop forte, et donc des clients qui haussent la voix. (C'est ce que j'aime ici: le silence des restaurants).

Arlington. Deux petites plaques autour des époux Kennedy, un garçon mort après quelques jours, et une fille sans nom, "daughter": mais qui sont-ils?

Il est presque sept heures. Nous renonçons à voir le Mémorial Theodore Roosevelt. Direction Baltimore en traversant Washington vers de nord-est. La ville se délite, immeubles bas, maisons, espacés, de plus en plus espacés, et très vite la forêt.

Baltimore est à une heure, la circulation assez serrée, une marmote suicidaire grignote debout sur la bande d'arrêt d'urgence.

Baltimore, il fait nuit, je roule tout droit. La chaussée fait des vagues, je n'ai jamais vu ça. La voiture roule et tangue, ça me fait rire mais les passagers protestent. Je n'y peux rien. Quartiers chauds, port, je prends à droite quand j'aurais dû prendre à gauche à un carrefour en Y, Fayette street devient de plus en plus en plus étroite, jusqu'à arriver à un stop, dans mes phares des tombes, à quelques mètres de l'autre côtés du grillage. La rue ne continue qu'à gauche, il y a juste la place pour la voiture.
A droite le cimetière, à gauche perpendiculairement des rangées de maisons mitoyennes, presque des cabanes. Elles sont placées dos à dos, une allée miteuse sépare les jardins qui permettent juste de garer une voiture (mais comment arrivent-elles jusque là? Tout est si étroit). Un chat maigre erre dans l'allée.

Je propose de dîner dans un Longhorn, cela remonte le moral des troupes toujours bas dès que la fatigue tombe. Dix miles de Baltimore, à Rosedale. Gâteau au chocolat. Tout va mieux.

Confusion

Quand j'entends boson de Higgs je comprends grognon de Bluxte.



(Appris la mort il y a une semaine de Robert Sabatier. (On ne me dit jamais rien). Pas lu depuis trente ans, mais ça me fait de la peine.)

Thierry Roland

C'est drôle, j'avais failli écrire un billet avec ce titre cet hiver. Il était venu signer des autographes au CE, j'avais pensé à un cadeau de Noël pour mon père, ou pour ma tante qui a le défaut supplémentaire d'aimer le foot.
J'y avais renoncé, j'avais eu peur d'être trop familière, d'en quelque sorte lui sauter au cou, tant il fait partie de mes souvenirs, comme Max Meynier, par exemple. (Et le film de 18h du dimanche soir sur TF1, toujours interrompu à 19h par mon père qui regardait Stade 2. J'ai mis des années à connaître la fin du Corniaud.) Qui reste-t-il? Bouvard, bien plus que Drucker. (Comme tout cela est vieux. Obligée de googler "Jean-Pierre Pernaut" en lisant La carte et le territoire. Tenir le siècle à distance, comme c'est facile.)


Dernier TG. Une année, plus que deux cours. En neuf samedis nous avons réalisé une sorte de miracle, à se battre sur des sujets inattendus (ce n'était pas les sujets, qui étaient inattendus, non, au contraire, fort convenus (le sacré, la tolérance, les Actes des Apôtres), mais justement, le fait de se battre et débattre avec tant de passion, d'enthousiasme). Nous sommes tous vivants après avoir frôlé l'épuisement et la noyade («ravie de l'année, ravie que cela se termine» a résumé une participante: c'est tout à fait ça), un peu surpris de constater notre plaisir à être ensemble.
RK m'a dit à part quelques mots gentils sur ma façon de désamorcer les tensions dans le groupe, j'en suis surprise et réconfortée.


Trois heures de désherbage à la serfouette. J'hésite un peu à couper un chardon d'un mètre vingt, référence poétique oblige. Mais bon. Certaines plantes tissent des réseaux de racines si serrés qu'elles emmènent avec elles des nappes de terre. Il faudrait qu'il cesse de pleuvoir quelques jours, que cela sèche et se désagrège, je ne vais tout de même pas mettre de la terre à la poubelle.

Les jours à venir

Plus d'anecdotes à raconter (si l'on excepte le fait d'avoir découvert que le marathon empêchait d'être à l'heure gare de l'Est quand on vient de la gare de Lyon en voiture et que donc Félix, le jeune Allemand que nous accueillons pour trois mois, a failli nous attendre longtemps (mais nous sommes réactifs et motivés)), plus que du temps à organiser, des tâches à ne pas oublier, selon les deux axes fameux, l'urgence et l'importance.

Donc là tout de suite ce matin pour mémoire (autant le noter ici qu'ailleurs), dans la mesure où je vais être à la maison cinq jours (enfin, à la maison: pas au bureau):
- préparer le TG du 5 mai
- lire les deux Roman
- préparer Porto (idéalement première rédaction finie fin avril)
- appeler Pierre
- prendre rendez-vous chez l'ophtalmo
- mettre à jour Véhesse pour vendredi.

Faire une liste des monuments à visiter puisque Félix, au contraire de Déborah qui connaissait mieux Paris que nous, n'a rien vu (c'est plus facile).

Elégie pour quelques-uns semble épuisé (pas grave, je l'ai trouvé quand même. C'était le dernier qui me manquait dans la liste des ouvrages paru dans les années 80).

PS: Henri est mort. J'aurais du mal à expliquer qui il était, un petit-petit-cousin de ma mère, peut-être (une arrière-grand-mère en commun avec elle, je crois). Il habitait dans la maison mitoyenne de celle de ma grand-mère, j'ai passé du temps avec lui quand j'avais six ou sept ans. Je lui aurais donné un peu plus de soixante ans, il en avait plus de quatre-vingt (m'a dit mon père). Je ne vois décidément pas les gens vieillir, immobiles dans mon souvenir.
C'était un homme doux et gentil, peut-être un peu simple, qui aurait trouvé une place très naturelle dans Les semailles et les moissons.

Steve Jobs (1955-2011)

C'est bizarre, tout le monde le connaît à présent, à cause (ou grâce) à l'iPod et l'iPhone. Quand l'iPod avait connu le succès, j'avais ressenti la même impression que lorsque Umberto Eco était tombé dans le domaine public avec Le Nom de la rose.

Mes souvenirs de Steve Jobs, c'est le Newton et le lancement de NeXT. Je devrais sans doute le mettre dans l'autre sens, d'ailleurs, NeXT France ayant précédé le Newton. Mais si l'on excepte le lancement de NeXT à la Défense , cela n'a compté qu'après (dans ma vie, je veux dire).

Le Newton, ce sont des week-ends de solitude avec C. qui savait à peine marcher, pendant que H. allait développer des "applis" chez et avec un ami. Evidemment, vu les ventes du Newton en France, cela ne nous a pas rendu «rêches et célibres», selon notre expression de l'époque. (Je me souviens d'un dessin, d'une pomme en train de tomber sur la tête de Newton, avec une bulle: «Soit je rebondis, soit c'est le grand splash.» La pomme n'avait pas l'air très rassurée.)
Sans doute cette solitude m'a-t-elle fait souffrir davantage que je ne le pensais (en fait je n'avais pas conscience de souffrir, je considérais tout cela avec bienveillance, amusée d'être perpétuellement trompée avec l'informatique (je n'ai jamais accepté un portable dans mon lit, comme quoi la symbolique doit être plus profondément enracinée que la boutade pourrait le laisser croire)), car lorsque l'iPhone a commencé à connaître le succès que l'on sait et que H. a évoqué l'idée de "développer des applis" pour lui, j'ai explosé. J'ai dit non, surprise moi-même par la violence des sentiments qui remontaient, et que j'ignorais jusque alors (entre les deux dates, il y a douze à quinze ans).

NeXT, c'est différent. Nous n'avions pas les moyens d'en acheter, et pourtant, je ne sais combien de NeXT il y a eu à la maison, plus ou moins en pièces détachées, les uns servant de donneurs d'organe aux autres. H. était en extase devant leur système d'exploitation, régulièrement je l'entends soupirer «l'informatique n'a fait aucun progrès depuis le NeXT, quand on l'allume, on voit que tout y était». Je n'ai jamais compris pourquoi il ne s'était pas lancé à corps perdu dans l'aventure. La peur de réussir ou la peur d'échouer ou la peur d'être déçu par ce qu'il aimait profondément? (et le savoir aigu que Steve Jobs avait un caractère impossible, dictatorial). J'aurais dû lui poser la question à l'époque, je regrette de ne pas l'avoir fait.
J'ai été heureuse d'apprendre un jour que NeXT était le père d'internet (enfin, ne disons tout de même pas trop de bêtises dans un domaine que je ne maîtrise pas: la machine qui a porté le premier réseau internet, cf. le lien donné plus haut).

Il me reste aussi un T-shirt. Je ne l'ai pas jeté, même si franchement il est dans un état lamentable.




J'ai pensé à «Roll the dice. Mourning will commence at dawn».

Bilan de la semaine

- Mardi Ulysses (de Joyce) et la musique, les dernières découvertes à ce sujet, la pointe de la recherche due à la découverte d'une source il y a deux ans environ.
Puis Guinness.

- Jeudi Oulipo : nous avons dit beaucoup de bien de La Syllabe et l'écho d'Alain Chevrier. Et pour répondre à une question que nous nous posions, oui, le livre est réimprimé (éclats de rire à apprendre que Chevrier est classé parmi les auteurs pornographiques à cause du Sexe des rimes).

- Vendredi Marcheschi, une lecture de Camille morte et une projection du très intéressant Vers la flamme.
Plaisir de voir Rémi en pleine forme. Donc (pour ne pas oublier) enterrer la sculpture marcheschienne avec les cendres de Rémi, en Grèce (lieu à repréciser), et boire une bouteille de rosé à sa santé (l'enterrer elle aussi ayant semblé dommage)).
Le reste du temps nous avons parlé culture et civilisation, bien sûr.

- Samedi Le Misanthrope (admirablement joué à un tarif défiant toute concurrence), avec un plaisir très vif, à la fois à cause de la jeunesse, de la beauté, du professionnalisme de ces acteurs en herbe, et à cause de l'impression de découvrir Molière, la profondeur de Molière (frappée par les résonnances avec La Fontaine: il faudra que je vérifie la chronologie, les influences possibles, et dans quel sens.)

Souvenir

Je me retrouverai dans cette ténèbre lactée d'un soir de lune, tel que je suis toujours en ces heures-là, attentif au ruissellement de la Hure, à cette calme nuit murmurante, pareille à toutes les nuits, à cette même clarté qui baignera la pierre sous laquelle le corps que je fus finira de pourrir. Ce temps qui coule comme la Hure et la Hure est là toujours et sera là encore et continuera de couler... Et c'est à hurler d'horreur. Comment font les autres? Ils n'ont pas l'air de savoir…

François Mauriac cité par Claude Mauriac, Les Espaces imaginaires, p.495
En lisant ses lignes, je retrouvais exactement la sensation de certaines conversations avec Paul.

Il est enterré à Sèvres, je l'ai appris en allant poser la question à Saint-Sulpice en février. Il a été enterré très vite, le 16 avril.
Le 17, je passais au pied de son immeuble, ignorante.

De Jacqueline de Romilly à Leo Strauss

A la mémoire de Jacqueline de Romilly.

C'est parce que j'étais en train de lire Jacqueline de Romilly que j'ai choisi Leo Strauss quand il s'est agi de soutenir les éditions de l'éclat. [1]
Et à cause de Gershom Scholem, bien sûr.

Donc jeudi soir, sous la neige, protégés par un sac en tissu de la librairie portugaise:

  • Gershom Scholem & Leo Strauss, Cabale et philosophie
  • Leo Strauss, Le discours socratique de Xénophon suivi de Le Socrate de Xénophon
  • Leo Strauss, Sur "le Banquet"
  • Leo Strauss, Socrate et Aristophane

Notes

[1] (La méthode pour commander n'est pas très claire. Voir ici les librairies amies ou utiliser Lekti-ecriture.)

Le dernier voyage de Tanya

Le dernier voyage de Tanya : vous saurez tout (sans doute un peu plus que vous ne souhaiteriez en savoir) sur la façon de rendre les derniers hommages à une "Meria".
Intense sensation de poésie, paysage d'eaux et de ciel, passereaux, immortalité, chaque mot chaque indice ramassé utilisé avant la fin, le récit se clôt sur lui-même, en deux jours. Rien. Et le mot amour confondant étroitement ses deux sens français.

Et toujours ces routes d'Asie.

Méditations

En rangeant je tombe sur ce faire-part de décès que m'avait envoyé ma mère, et je découvre cette étrange faute, du moins ce que je suppose être une faute, si intense (et si ce n'est pas une faute, quelle formule magnifique):

«Tant de recueillement et de prières souhaités,
en mémoire de V. B.
décédé dans sa 47e année.»

Samedi, brume

— Qui n'a pas de bateau?
Nous levons la main, quatre femmes, c'est parti pour une yolette.
Il fait très doux, ce n'est pas le froid mordant de mes souvenirs hivernaux. Pas de soleil non plus, idéal.

Rémi se révèle un barreur hors de pair, il connaît parfaitement le lac et commente au fur à mesure: «Ici l'institut Meyrieux... là l'hôtel bleu, c'est le restaurant de Marc Veyrat, ou c'était, je crois qu'il l'a vendu... Là, dans la brume, vous apercevrez le château de Menthon. La veille de son mariage Bernard de Menthon s'en échappa par une fenêtre pour entrer dans les ordres, plus tard il fonda les hospices des deux cols du Saint-Bernard... Ici c'était une résidence d'Alcatel qui a été vendue quand Alcatel était au plus mal...»
Puis le roc de Chère, terriblement dangereux quand le vent se lève; et en effet nous distinguons contre la parois des plaques commémoratives de divers accidents mortels. Ce roc sépare le grand lac du petit lac, «et au bout du lac il y a?... le bout du lac.»
De nombreuses foulques, et une grèbe huppée que je vois plonger pour ressortir plusieurs dizaines de mètres plus loin. Impressionnant. Un sillage de bulles permet de suivre le parcours des plongeurs. Ce n'est pas aussi silencieux qu'on pourrait le rêver car le bateau est bruyant, coulisses et rames tournant dans les dames de nage.

Au ponton, j'aide un bateau à accoster. J'attrape une rame, je tire, je demande: «Je peux vous aider, ce n'est pas contre votre déontologie?» (car j'ai remarqué que certains ne paraissaient jamais heureux d'un coup de mains).
— Déontologie, déontologie, qu'est-ce que ça veut dire?
— Est-ce que vous êtes impliqués ou concernés? reprend un autre.
— Je vois qu'on en est tous au même point, me mar'-je.

Après-midi descente des Alpages. Annecy absolument noire de monde, moi qui évite cela comme la peste le samedi à Paris (églises fermées, pas de confessionnaux)... Il fait très beau, je pars à la recherche de la tombe d'Eugène Sue. Dans le cimetière s'est réfugié un corbeau à l'aile abîmée. J'espère qu'il s'en sortira.
Un couple d'une soixantaine d'années est assis sur un banc. Lui lit un magazine, elle crochète. Je m'informe. Ils n'ont jamais entendu parler de Sue. Je me demande s'ils sont assis là parce qu'il y a un banc, ou si c'est en face d'une tombe qui leur est chère.
La personne suivante me dit «Ouh là, j'ai su, mais j'ai oublié, c'est le genre de chose qu'on voit une fois puis qu'on oublie.»
La troisième personne m'indique l'arbre parasol qui sert de repère à la tombe parfaitement entretenue.





Et une photo d'Annecy dans le soleil couchant:

Il n'est pas ici

Paul n'est pas enterré à Montparnasse comme je le pensais. Il va falloir que je téléphone à son petit-fils.

Aller-retour éclair en Beauce

Ouzouer, Saint-Sigismond, Sainte Péravy-la-Colombe,… Ciel gris pluie intermitente toits bleus, je sais qu'entre tous les palais du monde, je choisirais peut-être, sans doute, une école de Beauce ou de Sologne, ardoise, murs blancs-gris, fenêtres encadrées de briques rouges et blanches.
Peut-être, peut-être pas. Je songe souvent à «Heureux qui comme Ulysse», me demandant pourquoi l'on revient en France quand on a connu l'Italie. Entre la Possonnière et le Pincio… La différence est dans la sérénité. Si je ne finis pas à Venise je finirai à Blois.

Je suis calme. Parfois les choses sont simples, évidentes. Pour certaines personnes, dès qu'on sait, on vient, c'est tout.

Finalement les enterrements sont peut-être la meilleure des "fêtes" de famille, parce qu'ils ne sont pas réservés à la famille, parce qu'il n'y a pas d'invitation. On vient si on se sent concerné, par le mort ou les vivants. On vient pour être là, pour avoir mal ensemble, pour se tenir chaud tristement. Et ce n'est pas si triste car on évoque, on convoque, les bons souvenirs et les bons moments, les histoires un peu folles qu'on aurait sans doute dû éviter mais qu'on a eu bien raison de ne pas. Ce qu'on évoque, c'est la vie qui n'en finit pas de vibrer. On fait des projets. L'année prochaine, les 80 ans de René. Nous allons fêter cela tous ensemble. Nous allons sonner le ban et l'arrière-ban. Et nous viendrons. Seuls les morts seront excusés et encore, ils peuvent venir à l'état de fantômes. Ils seront bienvenus.

Un rêve

Dans les "Postsecret" du jour, cette photo :






Cette nuit j'ai rêvé que je tenais la main de Paul Rivière pendant qu'il mourait (à la façon dont on meurt dans les films). Mais comme chaque fois que je rêve de mort, la mort est restée inatteignable, souffle suspendu, impossibilité de "rendre" le dernier souffle.

Plus tard je devais me cacher (puisque malgré tout Paul était mort) car il m'avait donné son livret A avant de mourir et ses héritiers me poursuivaient.

Je me suis réveillée, je me suis levée, et je me suis dit que tout était dit.

Cruchons I : Ramsès II

Il manquera à ce billet la truculence de Laurent nous racontant l'anecdote vendredi dernier, au Petit Broc.

Tout humain, même à l'état de dépouille, de cadavre, de restes mortuaires, circulant sur le territoire français doit posséder un passeport. C'est ainsi qu'on établit un passeport égyptien à Ramsès II lorsque sa momie vint en France à des fins d'analyses scientifiques.
A la rubrique profession il fut noté : «Roi», et à ce titre il lui fut rendu les honneurs militaires à l'aéroport de Villacoublay à son arrivée comme à son départ.

A l'époque, Mme Desroches Noblecourt était encore conservatrice des musées, et elle avait dans l'idée que Ramsès devait absolument revoir "son" obélisque. Valéry Giscard d'Estaing décida donc que le convoi ramenant la momie à Villacoublay ferait une ou deux fois le tour de la Concorde.

Il est bien certain qu'avec de telles attentions nous sommes dans la délicatesse chère à Barthes.

L'attente me manque

Je m'aperçois que si depuis le début de l'année les midis me semblaient vides, c'est que j'attendais. Si je me résolvais le vendredi à aller ramer, c'est qu'il était trop tard cette semaine-là. Toutes les semaines avaient un goût de désert, d'étendue plate illimitée. Je ne comprenais pas pourquoi. Je ne comprends que maintenant qu'il leur manquait leur ponctuation.
Je n'ai plus à attendre et cela laisse un vide.

...

En fait je ne me remets pas de la mort de Paul.

La tombe de Balzac

Apparemment la concession arrive à son terme.





«Concession en reprise administrative, s'adresser à la conservation.»
Mais s'y adresser pour quoi? Pour la reprendre, pour racheter la place?

Faire part

Chères amies, chers amis,

Permettez-moi de vous informer d'une triste nouvelle. Notre camarade et doyen, Paul Rivière, nous a quittés le 13 avril dernier. Nous nous souviendrons longtemps de son élégance, de sa courtoisie, de sa grande culture et du plaisir évident qu'il éprouvait à participer de manière assidue à nos dîners littéraires, entouré de quelques groupies.

Deux paires de mitaines

Il y a vingt ans, je tricotais une paire de mitaines bleu turquoise pour mon amie Jacqueline. Je peux dater ce moment parce que je me revoie dans la chambre d'hôtel à Strasbourg où j'ai passé trois mois en formation, envoyée là par mon entreprise (les vingt ans de la chute du mur du Berlin, mes vingt ans de salariat... mais mon point de repère (pour le salariat) est plutôt la proclamation de la république hongroise en octobre 1989... Tien Anmen avait été réprimé en juin, je n'en reviens pas de ces journalistes/analystes politiques qui viennent nous expliquer que la chute du mur était prévisible... nous songions à Tien Anmen. Je regardais la télé dans des chambres d'hôtel, en octobre ce n'était pas encore Strasbourg mais Périgueux...)

Il y a cinq ans, aujourd'hui ou le 16 ou le 17, je ne sais plus, j'apprenais la mort de Jacqueline.
J'avais tricoté une autre paire de mitaines, rouge, pour F., quelques temps auparavant. F., dont je n'ai plus de nouvelles.

Pierre Louÿs en tirerait la conclusion qu'il est dangereux de tricoter des mitaines pour ses amies.
Heureusement, je n'en ai jamais plus tricoté.

Formule

Troisième décès dans mon entreprise depuis septembre. (Maladies, pas suicides).
Lundi, la comm interne a mis en ligne un message sur l'intranet. Il se termine ainsi :

L'ensemble des collaborateurs de *** assurent son épouse et son fils de leurs plus amicales condoléances.

Amicales?
C'est possible, ça, des condoléances "amicales", dans le cadre professionnel, adressées à la famille d'un des dirigeants de la société?

J'aurais volontiers écrit "navrées". (Est-ce possible?)
Ce que je pense, c'est "impuissantes".

Bilan

Trois morts cette semaine, deux dans ma société, un dans la classe de mon fils.

Je suis fatiguée.

Le fils de Léa

Du côté de ma grand-mère maternelle, les femmes paraissent indestructibles. Presque centenaire, mon arrière-grand-mère, dont j'ai un souvenir vague, est réputée avoir encore braconné sur les terres du château de M*** la veille de sa mort.

Ma grand-mère a quatre-vingt-treize ans. Elle s'ennuie, elle se plaint, elle supporte mal l'inactivité à laquelle la contraignent ses forces déclinantes et ses filles liguées "pour qu'il ne lui arrive rien". (Mais si l'on s'insurge devant cette tyrannie, ma tante Jacqueline répond: «Et s'il lui arrive quelque chose, qui s'en occupera?» Alors lâchement, nous nous taisons.)
Ma grand-mère s'ennuie, elle devient sourde, elle aimerait que cela s'arrête, c'est long, elle s'ennuie.
Ma grand-mère va bien, aussi bien que je nous souhaite à tous d'aller à cet âge, et même aujourd'hui.

Sa sœur Léa va un peu moins bien. Elle a fêté ses quatre-vingt-dix-neuf ans fin juillet. Elle peine à marcher, elle est en maison de retraite où elle décida un beau jour de se retirer, sans raison précise. A l'époque elle était parfaitement autonome.
Mais si ses jambes la trahissent, elle a gardé sa tête et son entêtement. Ma tante Jacqueline soupire: «On va aller lui souhaiter son anniversaire, elle va encore nous dire des méchancetés sur tout le monde. D'ailleurs les autres se plaignent, il y a une femme qui ma dit que Léa voulait tout le temps jouer à la belote, et qu'une fois en place, elle refusait de laisser jouer les autres, qu'elle ne voulait pas tourner.»
Ça me fait rire, ça ne me paraît pas bien méchant et plutôt drôle.
D'un autre côté je ne vis pas avec elle.

Mon premier souvenir net de Léa remonte à 1996, je l'avais vue aux quatre-vingts ans de ma grand-mère. Elle était veuve depuis de longues années. Elle parlait tout le temps du «gosse», ce qui m'avait paru étrange. Renseignement pris (discrètement dans la famille), il s'agissait de son fils, un bon à rien (sic), qui après avoir coulé son épicerie (sic), vivait chez sa mère.
«Mais il a quel âge?»
Le gosse avait soixante ans.

La semaine dernière un mail m'attendait. «Le gosse» s'était suicidé.



(Et je relis ses lignes en me demandant si je fais du sensationalisme. Sur le coup j'étais très en colère contre ce cousin: quel imbécile, qu'allions-nous dire à sa mère? (Crise cardiaque, a décidé le psychologue de la maison de retraite.)
Maintenant, je me dis que qu'il a sans doute passé une vie entière à se faire traiter de bon à rien. Que s'est-il passé pour qu'il décide que cela devait cesser? Est-ce que je m'écris un roman?)

Pour Chondre

Mon grand-père est mort en 1997 d'un cancer de la vessie. Ce fut long et douloureux, physiquement mais aussi moralement. Il n'acceptait pas la déchéance de l'hôpital (des choses toutes simples, comme d'être nu dans une chemise d'hôpital devant les infirmières), et des années plus tard, mon oncle pleurait encore de remords en évoquant pépé le suppliant de le ramener chez lui pour mourir: «Pourquoi je ne l'ai pas fait? Je ne savais pas qu'il restait si peu de temps».
Mon grand père était shooté à la morphine, mon père disait en souriant : «Je ne sais pas ce qu'ils lui donnent, mais je ne l'ai jamais vu aussi bavard.»

Mon grand-père est donc mort. L'année précédente, il avait fêté ses soixante ans de mariage.
L'une des phrases dont je me souviendrai toute ma vie est une réflexion de ma grand-mère: «Il était malade depuis longtemps, quatre ou cinq ans. Parfois quand j'allais le chercher pour déjeuner [nous sommes à la ferme], je le trouvais plié de douleur, assis sur un seau. Nous n'avons rien dit parce qu'on voulait qu'on nous laisse tranquilles.»

Cette dernière phrase me fend le cœur. Elle vise ma mère, qui ne vit heureuse que dans le malheur, s'agitant alors avec beaucoup d'efficacité (reconnaissons-le: on ne peut la prendre en défaut pour tout ce qui concerne l'organisation matérielle) pour tout organiser à son idée, et pour faire la morale.1 (A sa décharge, il faut savoir que maman est la femme au caractère le plus faible de la famille: elle ne peut prendre sa revanche que lorsque tou(te)s les autres sont affaibli(e)s par la maladie. (Et encore. Elle n'a jamais eu le dessus avec ma grand-mère, sa belle-mère.))

Pour ma part, j'ai fait promettre à H., s'il m'arrivait quoi que ce soit, de la banale appendicite à la maladie la plus grave, de ne pas prévenir mes parents, pour n'avoir pas à supporter ma mère.

Ceci dans une sorte de contrepoint au billet de Chondre, dont je partage l'éclat de rire (je le comprends tout à fait), sans savoir cependant ce que je déciderais ensuite (sans doute d'aller voir le malade, malgré tout, moins par compassion que pour n'avoir rien à me reprocher).



Note
1 : Elle est du genre à être déçue si un grand fumeur ne souffre pas (à en mourir) d'un cancer du fumeur. Un beau caractère proustien, en somme, à la Françoise.

Laurence

Hier soir m'attendait une lettre de ma mère contenant une carte postale et un faire-part de décès découpé dans le journal. Date de la messe, une fois de plus la date de la mort m'échappe : Laurence, 22 juin 1966 - mai 2009. Il me semble que maman m'avait parlé d'un cancer il y a quelques temps. Je n'avais pas fait très attention : un cancer, ça se "guérit" (enfin, ça s'ampute), non?
Laurence était avec moi en terminale C. C'était une élève moyenne. Elle voulait faire médecine. Notre professeur de physique, la redoutable mademoiselle Guilbert, ne manquait jamais une occasion de lui rappeler son opinion: «Médecine? mais vous n'y arriverez jamais, ce n'est pas pour vous».
Des années plus tard, Laurence m'a confié qu'elle avait failli envoyer à Guilbert une invitation à sa soutenance de thèse.

Entre-temps, elle s'était spécialisée dans la rééducation des handicaps neuro-psychiatriques. Je l'avais eu au téléphone peu après la naissance de mon premier enfant, et alors que je lui faisais part de certains choix concernant mon accouchement, elle avait eu cette phrase qui m'avait fait frissonner rétrospectivement: «J'oublie toujours qu'une naissance peut bien se passer et qu'un enfant peut être normal».
A l'époque, elle travaillait en réanimation néonatale.

La dernière fois que je l'ai vue, c'était par hasard, aux Galeries Lafayettes. Elle était habitée par son métier, elle m'avait parlé du courage des malades les plus atteints, des jérémiades de ceux qui n'avaient comparativement que des affections sans gravité.

Je pensais à elle de temps en temps. J'avais reçu un faire-part pour la naissance de son fils Quentin (1993), je me demandais si elle avait eu d'autres enfants tout en pensant que son métier était trop prenant pour cela.
Le faire-part de décès m'apprend que j'avais vu juste.

J'ai interrogé FB, trouvé son fils. J'ai imaginé le chagrin de ce garçon inconnu de quinze ans. J'ai contemplé sa photo et je me suis dit qu'internet donnait des réflexes bizarres.


Nous étions vingt-quatre en terminale.
Vingt-trois maintenant.
Et je sais qu'à chaque nouvelle mort je me poserai la même question: pourquoi? pourquoi lui? pourquoi elle?; et de le savoir me fatigue de moi-même.

Hubert

Le père de Paul Rivière avait deux frères. Tous les trois sont partis à la guerre en 1914 et, plus rare, tous les trois en sont revenus. Tous les trois se sont mariés en 1919 et trois enfants sont nés en 1920 et 1921.
Les trois cousins étaient proches. Depuis dix ans que je déjeune avec Paul, il m'a souvent parlé de Hubert, ambassadeur à la retraite, de sa femme E., paraplégique et néanmoins accomplissant ses devoirs d'ambassadrice avec une parfaite dignité, et de leur majordome camerounais, qui avait souhaité les suivre après les avoir rencontrés en poste en Afrique.
Hubert est mort début avril. Alors qu'il était tout à fait improbable que je le rencontrasse jamais, je ne peux que penser «Il est trop tard, maintenant je ne le rencontrerai plus», et c'est une idée étrange, tant je me suis habituée, à fréquenter internet, à finir par rencontrer les inconnus qui peuplent mon univers.
Il est mort début avril et Paul me l'a caché, sachant que cela me ferait de la peine.
J'avais bien vu que Paul n'allait pas très bien. J'avais attribué cela à la fatigue, c'était du chagrin.

Paul avait déjà perdu son frère aîné en janvier. Cette seconde mort l'accable. Hubert était son dernier refuge, celui qui n'était jamais trop occupé pour ne pas le recevoir, celui qui partageait ses plus anciens souvenirs.


Paul regrette que l'euthanasie soit interdite en France. Son défaut est l'impatience; il est entièrement tourné vers l'action, et même attendre la mort l'impatiente.
— Vous êtes en excellente santé. Même si elle était autorisée, vous n'y auriez pas droit.
— Mais à quoi bon? Qu'est-ce que je fais là?
Je ris.
— Vous avez de la chance de vous poser la question maintenant. Certains se la posent à quinze ans.
— Et ils arrivent à vivre soixante-dix ans comme ça?

San Michele

Les tombes de Pound, Diaghilev, Stravinsky, Brodsky, sont dans la partie "évangéliste" du cimetière, tout droit à partir de l'entrée.
Je ne trouverai que les tombes de Pound et de Brodsky, qui leur ressemblent, d'ailleurs.

Sur la tombe de Brodsky poussent un rosier et du lierre. Sur le rebord de la pierre dressée des mains ont posé une marguerite, un coquillage, des pierres, du gravier, des baies rouges. Je découvre sur la tombe à moitié masquée par le lierre une boîte aux lettres. Je fouille, j'extirpe, je lis le courrier du mort: un livre de Brodsky en russe, une prière, des lettres en différentes langues, une double photo représentant une cabane en rondins avec un panneau en cyrillique, je reconnais deux dates, 1965 et 1966.
Le soleil décline, il fait bon. J'essaie d'imaginer la Baltique.

Chansons à chanter fort et faux.

J'ai été surprise de l'émotion causée par la mort de Bashung dans la blogosphère et sur FB. Je ne savais pas qu'il était tant aimé.

Vers 13 ou 14 ans, quand nous partions en car, que ce soit pour aller visiter des caves à champignons ou participer à des compétitions sportives, nous choisissions des chansons devant répondre à un impératif simple: pouvoir être chantées fort et un peu faux, de préférence avec des paroles stupides.
J'avais l'intention d'en trouver dix, mais finalement, trois c'est suffisant.






J'aime beaucoup les paroles:

Hier un homme est venu vers moi d'une démarche un peu traînante
Il m'a dit : "T'as t'nu combien d'jours ?" J'ai répondu : "Bientôt trente"
J'me souviens qu'il espérait tenir jusqu'à quarante.
Quand j'ai d'mandé son message il m'a dit d'un air tranquille
"les politiciens finiront tous un jour au fond d'un asile"
j'ai compris que j'pourrais bientôt regagner la ville.





Là encore, les paroles valent le détour:

Moi je tricot' des napp'rons
Avec le rest' des nouill's grimpé sur le balcon
Eh oh eh ah
Elle est si jolie
Avec ses souliers vernis
Ses taches de rousseur
Sur son joli postérieur






Bon, évidemment:

Alors à quoi ça sert la frite si t'as pas les moules
Ça sert à quoi l'cochonnet si t'as pas les boules.

Une chaise, un couloir

Pendant les vacances de Noël, en ouvrant le quotidien régional chez mes parents, je tombe sur un article sur l'hôpital : photographie de couloir, gros titre accrocheur, rappel de la mort à Massy de cet homme qui n'a pas trouvé de lit aux urgences.

Mon cœur se serre et j'espère que mon père n'a pas vu l'article (ce qui est impossible).
Ma grand-mère est morte sur une chaise dans le couloir des urgences de l'hôpital de Vierzon un jour de juillet 2001 (tandis que je me souviens des dates de naissances, celles des morts m'échappent). Mon père venait de la quitter pour rentrer à Blois, elle s'est sentie mal, a appelé une ambulance ou un taxi. Elle avait quatre-vingt-sept ans, c'était l'été — avant la canicule de 2003 — on ne s'est pas occupé d'elle.

C'est moins sa mort qui me touche (bien qu'elle me manque terriblement, et de plus en plus) que les circonstances de cette mort, l'humiliation de mourir sur une chaise d'hôpital en attendant que quelqu'un veuille s'occuper de vous.

Ma grand-mère habitait une ferme très isolée. Elle avait des malaises cardiaques sans savoir qu'il s'agissait de cela. Le cardiologue lui avait donné une boîte de pilules ; elle devait en prendre une chaque fois qu'elle avait un étourdissement. Il m'avait expliqué à mi-voix : « Ainsi, en comptant le nombre de pilules manquantes, on saura combien de fois ça lui est arrivé ». J'avais admiré l'astuce.
Ma grand-mère m'avait raconté qu'un jour qu'elle déterrait des pommes de terre, elle s'était sentie terriblement mal : « Je me suis dit: "si je meurs là, on me retrouvera dans trois jours, les corbeaux m'auront mangée. Il faut que je rentre à la maison pour mourir". »
Elle concluait: «Et voilà, je ne suis pas morte».

Tout ça pour mourir sur une chaise dans un couloir.

Cerisy, la campagne de France

La perspective d'aller à Cerisy avec ceux qui sont peut-être, après tout, "mes pairs", me paraissait parfaitement fastidieuse. Tout envie de voyage s'estompe — des villes et encore des villes : je me suis rendu compte que, désormais, j'aimais mieux draguer que de visiter quoi que ce soit; les villes ce sont avant tout des corps, pour moi, des visages, des poils, des peaux, des lèvres, des voix, des caresses, des draps sous la lampe (on verra après...).
RC, Journal de Travers, p.1518

Il faut avouer que draguer dans les profondeurs de la campagne normande... à moins de trouver son bonheur parmi les participants du colloque, c'est assez compliqué. (M'a fait rire cet Australien qui m'a confié, tandis que le car négociait comme il pouvait les routes du bocage: «J'ai l'impression que le terriroire français est beaucoup plus ouvert, beaucoup plus accessible, qu'il y a beaucoup plus de routes qu'en Australie.» (Well... yes.))

Je suis rentrée de Cerisy reposée, avec une envie de déménager. Pour la première fois depuis une éternité (depuis combien d'années, en fait? avant la construction de l'autoroute passant par Vierzon), j'avais dormi une semaine dans des nuits silencieuses et noires. Point de routes, point de lampadaires. Le froid lui-même, que j'avais redouté, était accueillant, le corps s'adaptait sans effort à l'air frais mais propre.
Et moi qui m'étonnais il n'y a pas si longtemps d'être devenue si citadine, je me suis aperçue que c'était faux: ce dont je n'ai pas envie, c'est de la demie-ville, la ville avec tous les inconvénients de la ville sans ses avantages, ses cinémas, ses expositions, ses conférences, ses concerts, ses bibliothèques...
Mais j'appartiens à la vraie campagne, à la solitude, sans voiture et sans lampadaire.
J'ai envie d'y retourner. Quand et où? (La Sologne? Les bords de Loire? Le Nivernais? Le plateau de Langres?)

Dimanche, en sortant de la voiture à l'orée d'un bois, l'odeur et la nuit m'ont brutalement rappelé la ferme de ma grand-mère. Sept ans qu'elle est morte et ça ne passe pas. Pire, cela semble revenir. Dieu qu'elle me manque, mes souvenirs sont si vivants qu'il me semble les ressentir physiquement.

Toutes ces années de synchise sans le savoir

Dimanche : rien.

Lundi : soirée chez Rémi. Tout le monde a été très sage. J'ai trouvé le moyen de me disputer avec Flatters sur la théorie de la critique (enfin, lui n'envisageait sans doute pas les choses de ce point de vue). Je me rends compte qu'il devient urgent que je réorganise VS jusqu'au bout, car moi-même je n'y retrouve plus rien. Tout est en chantier, il n'y a plus de logique dans le classement des billets.
J'ai l'impression que mon mail freesurf est grave dans les choux.
Une collègue a perdu sa mère samedi. Sa tante était morte mardi dernier. Elle les enterre respectivement jeudi et vendredi prochains. Son mari a fait un AVC il y a trois semaines environ (il est rentré chez lui, il n'est pas paralysé mais garde des troubles du langage. Il n'a pas conscience de ce qu'il lui est arrivé).
Pourquoi écrire ça ici? Parce qu'il faut que je m'en débarrasse.
Ah oui : dimanche, appris par un faire-part sur la porte de la boulangerie que le boucher de mon ancien village est mort.
Cette mort me hante.
J'apprends que la manie des parenthèses emboîtées jusqu'à l'inintelligible s'appelle la synchise (voir commentaire 83).
Pas écrit sur les blogs, pas répondu aux messages FB, encore moins aux messages freesurf, et pour cause.

Mardi : pas envie de me lever. Depuis que je dors moins bien j'ai besoin de dormir davantage.
J'ai acheté trois livres, j'ai failli, je m'étais promis de ne plus en acheter avant d'avoir lu tous ceux achetés lors de la fermeture de ma librairie.

A nos morts

Hier, journée à la Défense.

Je contemple longuement la vaste plaque de marbre fixée au mur dans un recoin formé par les couloirs qui se coupent à angles aigus dans cet immeuble moderne des années 70. Elle est gravée de plus de cinquante noms, sans prénom (et cela donne mauvais air à cette plaque, il est plus difficile de donner consistance à ces hommes sans les "Antoine", "Louis", "Armand" habituels), hommage aux salariés morts pendant la guerre de 14-18.
Je ne savais pas que cette filiale du groupe était si ancienne.

Plus tard, en remontant le parvis pour prendre le RER, je m'arrête devant une statue célébrant le courage des Parisiens durant la guerre de 1870 et replacée à sa place originelle en 1983, apprené-je grâce à une plaque, et tout à fait déplacée dans cet environnement, hissée sur une colonne pour atteindre le niveau du parvis. Drôle d'idée, mais émouvante, comme si l'histoire avait réussi à s'imposer malgré tout.

Une vie en trois lignes

Au JO de ce jour, longue litanie des noms de personnes mortes sans héritier. Un nom, un prénom, une situation maritale et une profession, une date et un lieu de naissance (ou l'absence de date et de lieu, cette mention "inconnue" (et la date trace un arc de cercle par-dessus le XXe siècle)), une filiation, une adresse, à quoi bon écrire des romans?
166 Jugements d'envoi en possession provisoire

Par jugement en date du 9 novembre 2007, le tribunal de grande instance de Paris a, sur la requête du directeur de la direction nationale d?interventions domaniales, dont les bureaux sont à Saint-Maurice (Val-de-Marne) Les Ellipses 3, avenue du Chemin-de-Presles, ordonné les publications et affiches prescrites par l?article 770 du code civil préalablement à l?envoi en possession des successions de :

1. Mme Escudier (Angéline, Joséphine, Françoise), veuve de Piereimend (Auguste), propriétaire, née à Khenchela (Algérie), le 26 décembre 1879, fille de Escudier (Michel, Paulin, Marie) et de Navelle (Elisa), domiciliée à Paris (8e), 11, rue de Rome, décédée en son domicile, Paris (8e) le 4 janvier 1966 (ordonnance du 13 avril 1988).

2. Mme Ribreau (Séraphine), veuve Jay (Jules, Edouard), retraitée, née à Oyré (Vienne), le 3 septembre 1906, fille de Ribreau (Achille) et de Berger (Marguerite), domiciliée à Paris (10e) 7, rue René-Boulanger, décédée à Châtellerault (Vienne) le 24 mars 1988 (ordonnance du 19 mars 2003).

3. M. Jay (Jules, Edouard), époux de Ribreau (Séraphine), sans profession, né à Saint-Martin-de-Belleville (Savoie) le 3 novembre 1901, fils de Jay (Emmanuel) et de Eybord (Julie, Célestine), domicilié à Paris (10e) 7, rue René-Boulanger, décédé à Paris (10e) le 23 septembre 1970 (ordonnance du 19 décembre 1996).

4. M. Truong (Ky), célibataire, retraité, né à Dai Teit (Vietnam) le 24 février 1919, fils de Truong (Dinh), domicilié à Paris (12e), 76, rue de Picpus, décédé à Paris (12e), le 28 septembre 1995 (ordonnance du 16 décembre 1997).

5. M. Kaminer (Michel), situation matrimoniale inconnue, retraité, né à Kharkov (Russie) le 1er février 1901, fils de Kaminer (Abraham) et de Wassilieff (Tatiana), domicilié à Paris (16e), 4, rue Parent-de-Rosan, décédé en son domicile le 25 février 1992 (ordonnance du 23 octobre 1996).
Il y en a quarante-cinq pages.

Une voix d'outre-tombe

Ce soir m'attendait un CD avec la voix de ma grand-mère, enregistrée par mon cousin en 1998. Il l'avait enregistrée car il avait choisi de faire son projet de fin d'études autour d'elle, du récit de sa jeunesse.
Ma grand-mère est morte en juillet 2001. Je ne sais pas si j'arriverai à écouter ce CD un jour. Et pourtant, nous l'avons tant réclamé à mon cousin, nous l'avons tant espéré, nous avions si peur qu'il perde ou efface la cassette contenant la précieuse voix.

Jean-Claude Brialy

Dédié à un amoureux des potins.

Comme je suppose que "mes" lecteurs ne lisent pas Figaro Madame, je recopie ici l'histoire d'un canular, pas bien épais et bien peu détaillé, dont on trouve un écho plus lointain mais plus personnel sur un blog :
[…] Je voudrais évoquer ici le souvenir d'un canular auquel il fut mêlé, à son insu d'abord, puis avec la bonne grâce qui faisait de Jean-Claude Brialy un esprit de si agréable compagnie. Chaque année ont lieu à Saumur les Journées nationales du livre et du vin. Il y a des signatures, des tables rondes, des animations, d'où les participants ressortent souvent en état de gaieté avancée. Comme Gérard Depardieu, Jean Carmet ou Claude Chabrol, Jean-Claude Brialy en était un adepte invétéré. Tout ce beau monde passait habituellement la nuit à l'hostellerie du Prieuré, dans le village de Chêne-hutte-les-Tuffeaux. Pour la session de 1999, l'écrivain Alain Robbe-Grillet y occupait avec son épouse, Catherine, la chambre 17. Pendant le dîner du samedi soir organisé dans les caves Bouvet-Ladubay, Irène Frain et votre serviteur rédigèrent, en les signant «Robbe-Grillet», plusieurs billets invitant certains convives à se retrouver à minuit dans la chambre 17 de l'hostellerie du Prieuré. Nous les fîmes porter par des serveurs à Claude Brasseur, Jean-Claude Brialy et trois danseuses brésiliennes qui devaient se produire pendant la soirée. L'objet du rendez-vous n'était pas précisé. Mais, eu égard à la réputation sulfureuse du couple Robbe-Grillet, tout était à craindre ou à espérer. Lorsque Brialy et Brasseur montrèrent à Alain Robbe-Grillet ces petits billets prétendument signés de lui, le pape du nouveau roman parut tomber des nues. Mais la fable de la chambre 17 avait pris corps. Lors de l'allocution qu'il prononça à la fin du dîner, Jean-Claude Brialy se livra à des variations virtuoses sur les mystères de la chambre 17, non sans profiter du micro pour y inviter un certain Philippe, qui lui avait probablement tapé dans l'œil.

Personne ne peut dire ce qui se passa finalement dans la chambre 17 au cours de la nuit du 17 au 18 avril 1999. Le plus probable est que le couple Robbe-Grillet y dormit d'un bon sommeil saumurois. Mais on s'en amusa, et cela fit même l'objet d'une plaquette, Le Mystère de la chambre 17, où Denis Tillinac, Jean-Jacques Brochier, Jackie Berroyer et quelques autres donnaient leur version de cette nuit énigmatique. Jean-Claude Brialy, lui aussi, livrait ses réflexions lors d'un entretien : «Que ce soit une femme ou un homme qui l'ait inventé, l'important, c'est que tout le monde a couru après ce rêve. Même hagard, même complètement nase, même ivre mort ou à l'agonie, on aurait couru à la chambre 17, pour voir, pour savoir… À partir de maintenant, c'est de la légende, on y viendra en pèlerinage, on ira y dormir la tête pleine de rêves, on la donnera aux amants comme porte-bonheur, l'hôtelier en profitera pour la louer dix fois plus cher que les autres, c'est un rêve, je vous dis, la chambre 17, une grande leçon d'amour…». Bonne nuit dans la chambre 17, monsieur Brialy.

Marc Lambron, "Souvenir d'un canular" in Le Figaro Madame du 16 juin 2007

Faire-part

La femme de Paul est morte samedi, elle était enterrée cette après-midi à Saint-Sulpice.

La place Saint-Sulpice est encombrée de baraques en bois qui présentent des jeux éducatifs. Sans méfiance je m'engage à travers elles, toutes les issues sont bloquées, sans doute pour la sécurité des enfants, je suis obligée de faire un détour, chaque pas me coûte, j'ai mal aux pieds.

La façade de l'église est en cours de restauration ("pendant les travaux les boutiques sont ouvertes"), d'immenses palissades se dressent, enfermant des outils ou des machines, elles cachent le corbillard. J'entre, je m'avance le long d'un bas-côté, un homme dort affaissé sur une chaise.
Il y a beaucoup de monde et je ne connais personne. J'aperçois Paul, loin, au premier rang. Il est très rouge et paraît comme ratatiné.

La messe commence. Le prêtre célèbre «la gentillesse et la bonne humeur» de la disparue. Aux visages autour de moi, je vois qu'il dit vrai.
Je n'ai rencontré M. qu'une fois, c'était une petite dame courbée aux cheveux très blancs. Elle souffrait beaucoup du dos. C'était sans doute aux alentours de Noël 2001, je me souviens que nous avions discuté de l'imminent passage à l'euro. Nous étions allés voir, Paul, M., H. et moi, une comédie musicale, Irma la douce, avec Clotilde Courau, très jolie, à la voix un peu faible et un peu fausse (ce qui ne manquait pas de charme), puis nous avions pris un verre. Nos conjoints présentés et rassurés, les convenances respectées, nous continuâmes, Paul et moi, nos déjeuners hebdomadaires.

La messe se poursuit, très classique, sans beaucoup de personnalisation. Paul m'a dit à plusieurs reprises qu'il souhaiterait un Salve Regina lors de son enterrement, en souvenir de vacances scoutes dans les Alpes italiennes avant la seconde guerre mondiale. Comment pourrais-je faire respecter cela, personne ne me connaît dans sa famille.

Ma pensée vagabonde un peu. Une jeune femme au visage dur pleure en mâchant du chewing-gum. Sa petite fille sourit dans sa poussette. Les vieilles dames qui n'ont pas les cheveux courts ont de lourds chignons compliqués. L'émotion semble contrôlée, en réalité elle oscille, elle envahit l'assemblée par vagues. Vers la fin, toutes les femmes ont les yeux rouges, moi compris.

Lorsque nous sortons, les gens se saluent, se sourient, avec ce sourire des enterrements que j'aime, ce sourire des gens qui ont le cœur gros et sont heureux de voir un visage ami, un visage qui comprend.

Je retourne au bureau.

Les infos du matin

Je me souviens parfaitement du moment où j'ai arrêté de m'intéresser à «l'actualité ». En septembre 1985, suite au tremblement de terre de Mexico, nous avons eu droit en direct pendant plusieurs jours à l'agonie d'une petite fille happée par la boue. Dans Paris, l'image de la fillette s'affichait sur les colonnes Morris et à la devanture des kiosques, il était impossible d'y échapper. Le traitement journalistique de cette tragédie, le goût du sensationnalisme, m'ont dégoûtée de «l'info». J'y songeais ce matin en écoutant, exceptionnellement et parce que je n'étais pas seule, France Inter, qui diffusait quelques secondes de la cassette envoyée par Cho Seung Hui1 à NBC. NBC devait-elle diffuser cette cassette, cela apporte-t-il quelque chose ? Non, mais cela permet de faire de l'audience.

J'ai appris également la réouverture (ou la poursuite) de l'enquête sur la mort de Robert Boulin. A-t-il été tué et si oui, pourquoi, Robert Boulin avait-il menacé de rendre public des dossiers compromettants?
Aussitôt j'ai pensé à Pierre Bérégovoy. Je ne pardonnerai jamais sa mort à François Mitterrand. Je ne peux voter pour une personne venue de l'entourage de Mitterrand. Viscéralement impossible. Seuls ses « ennemis » socialistes trouveraient éventuellement grâce à mes yeux.



Note
1 : Cho Seung-hui, est le tueur responsable de la fusillade de l'Université Virginia Tech du 16 avril 2007, dans laquelle 32 personnes sont mortes. Il s'est suicidé.

Les tombeaux

De l'extérieur, Ss. Giovanni e Paulo est énorme, massive, à côté de la jolie façade blanche de l'hôpital (on se casserait bien la jambe, juste pour voir).
A l'intérieur, ce qui frappe, c'est l'ampleur de la nef, rendue plus vaste encore par l'écartement et la rareté des piliers, ce qui fait que l'espace des travées fait corps avec elle. Un hall de gare, pensais-je irrévérencieusement, mais un hall lumineux, doré et rose de ses briques et de son dallage.

La lumière fait toute la différence. Cette église parvient à la fois à être pataude par ses dimensions mal proportionnées et envoûtante par la franchise et la douceur de la lumière qui semble provenir autant des vitraux que des murs rosés.
Je joue à me représenter la cathédrale de Metz dans cette lumière. Comme elle serait belle et perdrait de son austérité. Je pense aux moines de Saint-Michel dont les dortoirs se situaient face au Nord, pour signifier la souffrance de l'existence terrestre, et les tombeaux face à l'Est, dans l'attente de la Résurrection: ici, même face au Nord, la vie serait encore lumière.
Je songe à nos cathédrales gothiques et nos églises romanes, à la pierre grise et froide, à la fraîcheur entre leurs murs et à l'obscurité, à l'austérité qui semble si naturellement accompagner la méditation qu'elle paraît en être la condition; et je les imagine ici, qu'est-ce que prier dans la lumière, l'âme ne se tourne-t-elle plus naturellement vers la joie et la louange?
Dans quel mesure un esprit, une culture, un art, dépend-il du climat? (Vieille question qui me taraude: je crois qu'on n'oublie pas un ciel, la hauteur et la couleur d'un ciel.)

L'église comprend les tombeaux de vingt-cinq doges. Ces tombeaux de pierre sont collés aux murs à trois ou quatre mètres de hauteur (mais comment tiennent-ils, ce doit être très lourd, ont-ils été ajoutés ou font-ils partie du gros œuvre?), seuls deux ou trois dans le chœur sont mieux observables. Je lis les noms, les dates, les hauts-faits. Tout cela ne représente rien pour moi. Comme à Saint-Denis, je regarde longuement ces tombeaux: comme ils sont petits, finalement. A quoi bon s'être fait dresser de tels tombeaux? Nous ne connaissons déjà pas les personnes les plus proches de nous, nous savons si peu de leurs aspirations, de leurs désirs, de leurs craintes, leur être nous échappe, que savons-nous de ces doges? Un nom, rien de leurs rêves, de leurs caractères, de leurs défauts… Et pourtant, un nom, nos pensées portées par ce nom, imaginant ce que nous pouvons de leur vie, portant toujours en filigrane cette question informulée: où sont-ils à présent, que sont-ils devenus?

Je songe à Rannoch Moor, une phrase de Bonnefoy, Nulle civilisation …tatata… les tombeaux, à propos d'Et in Arcadia ego? Je ne sais plus. Nulle philosophie ne peut être prise au sérieux si elle ne réfléchit sur les tombeaux, affirme Bonnefoy. La phrase m'échappe, il n'en reste que la musique et la solemnité.1





Note
1 : Rentrée chez moi, je consulte Rannoch Moor. Page 404, note de bas de page: «Bien des philosophies ont voulu rendre compte de la mort, mais je ne sache qu'aucune ait considéré les tombeaux. […] Un objet de pensée qui n'est plus l'objet réel, apaisant d'un douteux savoir l'inquiétude originelle, frappe de vanité cette mélodie la plus sombre des mots qui masquent la mort.» Yves Bonnefoy, Les Tombeaux de Ravenne (1953), repris en folio dans L'improbable et autres essais.

Yannick

Il y a quelques années, entre 1996 et 2003, j'ai fait de l'assistance à la maîtrise d'ouvrage en informatique, dite MOA. L'entreprise était petite, trente personnes, j'avais les informaticiens en interlocuteurs directs et cela se passait plutôt bien, compte tenu de mon caractère angoissé et soupe-au-lait. Un jour cependant, impossible de me souvenir pourquoi (démission d'une informaticienne ou montée en charge de l'activité? je ne sais plus), le responsable informatique recruta un prestataire de services qui devait me servir d'interlocuteur unique, lui se chargeant des relations avec les informaticiens. Cela avait l'inconvénient de me couper de cette équipe avec laquelle je m'entendais bien, mais l'avantage de confier le poste à une personne possédant les compétences informatiques que je n'avais pas.

Ce garçon était très grand et portait les cheveux très courts, il avait mon âge et deux petites filles. Il s'appellait Yannick. Je le formais à ses futures fonctions et m'aperçus qu'il avait une étrange haleine: il sentait le vin rouge dès neuf heures du matin. Peu après il m'expliqua qu'il avait une rare maladie génétique du foie, et je mis son haleine sur le compte de la maladie.
Il apparut assez vite qu'il était incompétent. C'était un excellent archiviste qui constituait de superbes dossiers sur lesquels il veillait avec un soin maniaque, à tel point que je ne les consultais qu'en cachette après son départ du bureau. Il rendait toutes les tâches plus longues à accomplir car il fallait attendre qu'il n'ait pas fait son travail pour le faire à sa place et pouvoir ensuite faire le mien.
Un jour en rentrant d'une réunion avec des fournisseurs à laquelle il avait assisté avec Yannick, mon chef me regarda avec embarras et me demanda, entre question et affirmation: — Yannick boit? — Oui. Je n'osais pas te le dire, mais oui.

Malgré cela, et bien qu'on ait prévenu le responsable informatique, il fut embauché en contrat indéterminé.
Ma vie devint doucement un enfer, il fallait faire son travail, le mien, et réparer ses bourdes. Je me rappellerai longtemps du matin où il a oublié les manipulations indispensables entre deux programmes de correction de bugs, programmes que nous avions longuement testés ("recettés") en environnement de développement avant de les basculer en production, et où il me dit pour toute excuse: «Ça arrive à tout le monde de trop arroser un dîner entre amis». (Les programmes générèrent d'autres bugs qui s'ajoutèrent aux précédents, m'obligeant à un ou deux mois de tâches fastidieuses et délicates que je ne pouvais lui confier tant j'avais peur qu'il ne les baclât elles aussi en attendant que les informaticiens écrivissent un autre programme de correction et de rattrapage).
C'est sans doute suite à cette histoire que je lui expliquai ma pensée dans la minuscule cuisine de l'étage, en particulier que je souhaitais qu'il se mît au travail et qu'il arrêtât de boire (je crois qu'exaspérée je me préparais un thé en essayant de l'éviter, redoutant ma propre colère, et que cet inconscient voulut me parler pour justifier l'injustifiable). Je dus parler un peu fort car on me regarda bizarrement quand je sortis de cette cuisine, une collègue moralisatrice me dit qu'«elle n'aimait pas quand je parlais comme ça» (et j'eus l'amère satisfaction de constater que la seule fois où elle travailla avec Yannick, elle alla pleurer auprès de son supérieur dès l'apparition du premier problème).

Peu à peu je ne parlai plus que de Yannick, au bureau, à la maison, il devenait mon obsession, je ne savais plus que faire; je fis une mise au point avec ses collègues de bureau, un bureau d'hommes qui la jouait très «nous les hommes», en leur disant que c'était bien beau de parler cul et foot mais que la véritable solidarité «entre hommes» consistait en l'occurrence à surveiller Yannick; il disparaissait des après-midis au café, la hiérarchie était au courant mais trop lâche ou trop généreuse ou trop indifférente pour agir, sachant que cela aurait consisté à le licencier et donc qu'à aggraver son problème.

Puis notre société fut rachetée par un grand groupe, Yannick partit dans une filiale et moi dans une autre. Son alcoolisme était désormais connu, un collègue qui choisit la même filiale que lui se chargea de le surveiller et de l'aider, la rumeur voulait que sa femme, de guerre lasse, l'ait quitté.

Il y a une semaine j'ai été invitée au pot de départ d'un ancien collègue dans mon ancien service (j'ai été accueillie par un chaleureux «Tiens, ça faisait longtemps qu'on ne t'avait pas vue un verre à la main!».)
J'ai appris que Yannick était mort.

Perdue

Dans la vie de la plupart des femmes, tout, même le plus grand chagrin, aboutit à une question d'essayage.

Le côté de Guermantes, Pléiade t.2 (1957) p.335
J'ai détesté Proust d'avoir écrit cela. J'en ai parlé à un ami, qui m'a répondu que la remarque s'appliquait également aux hommes. Piètre consolation.

Lorsque j'ai rencontré H. il y a vingt ans, nous réunissions à nous deux sept grands-parents. Nous avons enterré le sixième aujourd'hui, la grand-mère maternelle de H. Il ne reste que ma grand-mère maternelle.
Je suppose que nous sommes censés nous résigner. C'est l'inverse qui se produit, la colère, la frustration, est plus grande à chaque fois. Ce n'est pas tant la mort que la fin de ces vies qui me révolte, ces vies dures, honnêtes, courageuses, terminées dans la souffrance ou l'ennui ou la folie pendant quelques semaines ou quelques années, et la mort à l'hôpital loin chez soi. J'ai l'impression d'une promesse trahie — comme s'il nous avait jamais été promis la justice en ce monde.
Nous eûmes par la suite une conversation que je n'ai jamais oubliée. Nous passions la soirée chez elle, Lore et moi, avec Marie McCarthy et une amie à elle qui vivait à Rome, catholique croyante comme il apparut bientôt. Elle s'intéressait vivement à moi et me provoqua en me demandant à brûle-pourpoint: «Croyez-vous en dieu?» On ne m'avait jamais posé la question de manière aussi directe — et cela venant d'une presque étrangère! Je la considérai d'abord perplexe, je réfléchis puis dis — à ma propre surprise: «Oui!» Hannah [Arendt] sursauta — je me souviens de son regard presque épouvanté sur moi. «Vraiment?» Et je répliquai: «Oui. Finalement oui. Quel qu'en soit le sens, la réponse "oui" se rapproche plus de la vérité que le "non".» Peu de temps après je me trouvais seul avec Hannah. La conversation revint sur dieu et elle déclara: «Je n'ai jamais douté d'un dieu personnel.» Sur quoi je dis: «Mais Hannah, je ne le savais pas du tout! Et je ne comprends pas pourquoi, l'autre soir, tu as eu l'air tellement stupéfaite.» Elle répondit: «J'étais très ébranlée d'entendre cela de ta bouche, car je ne l'aurais jamais pensé.» Ainsi nous nous étions surpris l'un l'autre par cet aveu.

Hans Jonas, Souvenirs, p.259

Anniversaire

Il y a deux ans, j'assistais à l'enterrement de Jacqueline.
C'était une amie d'enfance, lorsque nous avions treize ans, elle était ma coéquipière en double scull. C'est sans doute la personne qui m'a le mieux connue dans tout ce que peut avoir d'effroyable ma hargne et ma mauvaise humeur. Je me souviens de son sourire, de ses phrases, de son égalité d'humeur, d'un extraordinaire coup de soleil après une régate dans le golfe du Morbihan, de ses cigarettes, de ses yeux lointains, de la voix de Jérôme au téléphone "elle m'a quitté", de son fils mal élevé, de son frère incontrôlable, de son amour pour Juan Rulfo et Pedro Paramo, bien avant qu'il ne soit réédité (c'est ainsi que je le connais). Elle était tailleur de pierres.

J'ai appris sa mort un matin, juste avant de partir travailler. Le téléphone a sonné, H. a décroché, parlé, raccroché. Il est venu me voir :
— Jacqueline est morte.
Je l'ai regardé sans comprendre :
— Impossible, je suis en train de lui écrire.

Je me suis souvent demandée ce que j'avais voulu dire. Rien d'autre que "je suis en train de lui écrire", je suppose. J'avais commencé une carte pour son anniversaire, le 17 septembre. Deux mois plus tard elle n'était toujours pas terminée.
Est-ce que je crois réellement que si j'avais envoyé cette carte, cela aurait changé quelque chose? (rupture d'anévrisme, imparable).

J'ai été bouleversée. J'avais l'impression d'avoir perdu mon double, une sorte de preuve ou d'épreuve de moi-même. Je n'avais personne à qui en parler, les personnes les plus proches étant celles qu'il faut le plus protéger de nos accès de désespoir (les moins proches étant indifférentes, il ne reste donc personne (l'un des avantages des blogs, comme de l'auto-stop : pouvoir écrire sans que ce soit ni important, ni indifférent)).

J'ai fait deux choses : j'ai acheté les séries disponibles de Six feet under dont j'avais entendues parler sur les blogs de Matoo et de Ron, et j'ai littéralement tagué le blog de Gvgvsse.

Je savais que H. n'approuverait pas que je regarde Six feet under. Je n'ai jamais su s'il craignait réellement que je devienne folle ou si ce n'était pour lui qu'une façon de parler. Il est vrai que je le crains parfois moi-même, mais je suppose que cela arrive à tout le monde (ou bien non? Comment savoir?) J'ai donc regardé tous les épisodes (deux ou trois séries disponibles, à l'époque) en cachette, quand il n'était pas là. Cela me berçait. La première série surtout s'attache beaucoup à l'accueil des personnes qui viennent de perdre un être cher. Je me suis noyée dans les épisodes, je les ai regardés des nuits entières. Ce téléfilm est magique, à un ou deux personnages près, je m'identifie à tous : comment un scénariste a-t-il réussi cela? Quelle connaissance de l'âme humaine cela demande-t-il? Je reste sidérée par cet exploit.

A Noël (2004), j'ai découvert le blog de Gv. Il (le blog) avait alors deux ans et demi. Pour des raisons inexplicables, tant sa forme que la part donnée à la nostalgie (il n'avait pas encore son métier d'agent secret, je crois, ou c'était juste le début (je ne vais pas vérifier)), au regret, à une certaine tristesse et à la bataille menée pour ne pas y céder, aux objets (le parquet, la salle de bain rose, le parapluie orange, les pattes de moustique, les docksides...), aux flambées d'allégresse, à la façon de parler de la mort, de la quête de l'amour, de la musique, une façon intime, "de l'intérieur", chaude, rassurante, je me suis profondément attachée à ce blog. Il n'y avait pas de "mouchard" (cette liste dans la marge qui dénonce les derniers commentaires), alors j'ai écrit tranquillement et intensivement. J'avais totalement oublié, ou négligé, qu'un blog est aussi un blogueur.
Plus tard j'ai eu honte.
J'ai encore honte.
Heureusement Gv n'a jamais paru trop m'en vouloir.

Et puis la douleur de la perte s'est estompée. Il ne reste que la sensation qu'une porte s'est fermée, que certains souvenirs sont désormais obsolètes, sans raison d'être. Il reste la sensation aiguë de l'irréversible et de l'urgence : faire ce qui nous passe par la tête même si ce n'est pas totalement raisonnable, même si cela "ne se fait pas", tant que c'est beau, bon ou joyeux : après tout quelle importance, nous sommes mortels.

A la mémoire de D.

Cela s'est presque passé comme pour tout le monde. Je décrochai le téléphone qui sonnait et dit à H. :
— Ne dis rien, je sais ce qui se passe.
— Hein ? Mais comment es-tu au courant ?
— Tu plaisantes, tout le monde est au courant.
— Tu sais que le frère d'E. est mort ?

D. avait fait une crise cardiaque en février. Il est mort en septembre, à trente-six ans, sans être sorti du coma. C'était le frère vrai jumeau de notre ami E., chez qui nous passons souvent une semaine l'été, dans le Dauphiné.

Un soir que nous discutions des différences et ressemblances entre vrais jumeaux, E. nous livra l'observation suivante : « Nous n'avions pas forcément le mêmes goûts. Par exemple, il arrivait souvent qu'on soit d'avis opposé sur un film; mais lorsqu'on étudiait ce qui nous faisait l'aimer ou le détester, on s'apercevait que c'étaient les mêmes raisons qui nous menaient à des conclusions différentes. »
Et il conclut : « Nous sommes bien plus prédéterminés que nous le pensons.»


Laissez-moi vous confier le soulagement de voir E. revenir, cette année seulement, lentement, à une vie normale.

La comtoise

Une fois à la retraite, mon grand-père répara la comtoise du salon. Il était le seul à avoir droit de la remonter, le seul d'ailleurs à savoir où était la clé.
Quand mon grand-père est mort, il n'y a eu plus personne pour remonter la comtoise. Ma grand-mère était sourde, elle ne s'en rendait pas compte, cela ne lui manquait pas. Quant à moi, le silence du salon me frappait chaque fois au cœur.
Je n'ai jamais osé demander où était la clé pour remonter la pendule. La mort de mon grand-père fut le silence des horloges.
Quand ma grand-mère est morte, mon oncle, de par son droit d'aînesse, emporta la comtoise. Avec la petite somme d'argent tirée de l'héritage que mon père me donna, j'ai acheté une comtoise.
Je ne supporte pas qu'elle s'arrête.

Mort dans un accident de voiture

Jean d'Orgeix est mort mardi dans un accident de voiture. Pourquoi cela me paraît-il particulièrement stupide de mourir dans un accident de voiture à 85 ans? Comme s'il y avait des morts plus intelligentes que d'autres…

Je suis triste.

Je vais faire un tour sur le site d'allège-idéal, l'association qu'il avait fondée. Je lis quelques messages sur le forum, une discussion sur la décontraction de la mâchoire. Remonte à ma mémoire une phrase de Jean-Louis, mon moniteur d'équitation : «Valérie, tu connais la différence entre du steack hâché et de la viande hâchée ? Eh bien, tu es en train de faire de la viande hâchée» (décryptage : si heureuse d'avoir compris comment décontracter une mâchoire que j'en faisais trop, évidemment. (De temps en temps je prononce cette phrase mentalement : «C'est de la viande hâchée!» Qui comprendrait?))

Des petites phrases : « Toujours aussi inefficace, Valérie! », des notions comprises tellement plus tard (c'est avec le rock que j'ai compris l'importance de la tension du bras, de l'équilibre et de la vitesse, l'importance d'une main fiable sur laquelle on puisse s'appuyer et la grande exactitude du terme de "cavalier" pour un danseur), des souvenirs idiots, un jeu de tarots usé en un été, le curage des écuries en pantalon blanc, un figuier, des haricots verts moisis, des querelles d'amoureux (protestations au matin de l'amant éconduit: «pas ici tu fais mal, pas ici tu chatouilles, pas ici t'as pas le droit», éclats de rire et rougeur de la dulcinée…), etc, etc.

Obsèques à Auxerre le 11 juillet à 15 heures. Je réfléchis.
Les billets et commentaires du blog Alice du fromage sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.