Petits problèmes qui occupent

- Panne informatique : une mise à jour a été lancée hier après-midi alors qu'elle devait tourner ce week-end quand tous les postes seraient inutilisés. Elle s'est donc lancée pendant que les gens travaillaient et tout a planté. Nous n'avons pu commencé à travailler qu'à onze heures.

- En voulant mettre une cale sous une armoire à dossiers, nous avons fait tomber l'armoire qui y était adossée et tous les dossiers qu'elle contenait. Heureusement que personne ne passait devant à ce moment-là.

- J'ai craqué et dit sèchement au «manager de transition» d'arrêter d'insulter les gens au téléphone. Cela fait des semaines que je l'entends être odieux avec des personnes de divers organismes administratifs (— Je ne suis pas insultant, je n'utilise pas d'insultes. — La prochaine fois je t'enregistre. Et arrête de reprocher aux gens de ne pas savoir chercher dans leurs mails alors que tu ne sais pas le faire toi-même).
La nouvelle responsable comptable et l'informaticien bouche bée m'ont regardée sortir de son bureau (j'avais parlé très bas, hurlé très bas).

- Train de 17h20. C'est la première fois que je prends un train si tôt. J'ai essayé une robe orange qui m'allait horriblement mal.

Sodome et Gomorrhe

Ligne 1, 7 heures.
Je ne connaissais pas cette couverture, subtilement en rappel de la robe de la lectrice.

femme lisant Proust sur la ligne 1


Un huit ça casse

«Un huit ne se retourne pas, ça casse»: c'est ce que nous avait dit un jour une compétitrice à Melun, alors que nous préparions à quitter le ponton.

Belle sortie ce soir, dans le soleil déclinant entre six et huit heures. Il fait chaud de façon supportable.


Le bateau n'est pas plat, à chaque coup il nous berce de babord à tribord, de tribord à babord. Cela traduit de multiples fautes de main, de changement dans les hauteurs de main sur le retour (durant la passée dans l'air, le moment le plus délicat).
La difficulté pour se corriger, c'est que chacun dépend des autres. Comme en plus de nos défauts nous compensons chacun plus ou moins consciemment les défauts des autres, si un rameur essaie de se corriger tandis que les autres ne sont pas prévenus, les compensations devenues inutiles aggravent le déséquilibre. C'est pour cela que pour corriger un défaut il faut de la patience les uns envers les autres et l'acceptation que toute correction commencera par rendre les choses pires.

Retour. Exercices. Nous croisons deux péniches montantes qui paraissent très pressées: veulent-elles arriver à l'écluse avant la fermeture? Les vagues sont énormes mais nous leur sommes parfaitement parallèles et nous n'embarquons aucune eau: fluctuat nec mergitur.

Sauf que nous, à l'arrière (je suis au six), nous entendons un dialogue confus qui parle de bateau fissuré. Un huit se découpe en deux parties pour être transportable en remorque (un tiers deux tiers ou moitié moitié); suite à la force des vagues le nôtre prend l'eau au niveau de la découpe. Nous entendons les ordres de JP: «Desserrez vos chaussures. Préparez vous psychologiquement à passer à l'eau.»

Nous rentrons lentement en demi coulisse.
Nous croisons deux autres péniches.
Nous n'avons pas coulé.

Reconversion fonctionnaire

Conversation dans l'openspace durant la pause déjeuner (il faut savoir que la moitié de mon équipe sont des fonctionnaires détachés de plus de soixante ans):

Françoise: — De toute façon on va disparaître, on va fusionner.
Hugues: — Mais c'est pas graaave. On ouvrira une maison close.
Danielle: — Moi je veux bien être la patrone.
Alice: — Ah oui, je t'imagine très bien derrière la caisse.
Françoise: — Mais moi j'vous préviens, j'veux pas faire les pipes. Je ferai pas les pipes.

Un kebab à Dordives

Pour une fois j'arrive à partir avant six heures. Train de 18h07, je sors mon portable, classe mes photos, trie mes mails, consulte le calendrier. Le train ralentit en vue de Moret; je me lève, pose mon téléphone sur le siège, mon livre sur le téléphone; je range mon ordinateur, j'enfile ma petite laine, ramasse mes affaires, endosse mon sac à dos et sors sur le quai.

Je marche quelques mètres, m'apprête à reprendre mon téléphone pour terminer ma partie de Candycrush en marchant.
Pas de téléphone.
A la main mon livre, je revis la sensation du moment où j'ai ramassé mes affaires sur le siège: il faut se rendre à l'évidence, j'y ai laissé mon téléphone. Mon cœur se dérobe, et mer**, après me l'être fait voler en octobre, voilà que je l'oublie en juillet, ça fait beaucoup de téléphones.
«Zut, il faut que j'appelle H.» est ma première pensée.
«Ah mais non, je n'ai pas de téléphone», ma deuxième.

Je rentre, H. déclenche le mode perdu sur mon portabe et indique son propre numéro en contact: si par hasard quelqu'un d'honnête le ramasse, il pourra nous appeler. L'appli Apple nous permet de visualiser mon téléphone qui s'éloigne vers Nemours, il est toujours dans le train.

— Tu ne devais pas dégager l'étagère pour donner accès à la chaudière? (Demain passent un spécialiste de la marque après le dépannage en urgence par un plombier lundi dernier).
— Ah oui, c'est vrai.

Il faut trouver de la place, au sec, pour des pioche, pelle, balai, karcher, barre à mine, hache. Une partie va derrière la machine à laver, les trousses à outils très lourdes sont empilées dans le dressing, la rallonge électrique montée au dernier étage.

Le portable de H. sonne. Mon portable a été retrouvé. L'homme providentiel propose de le rapporter à Moret demain. Je trouve étrange que ce soit lui qui le rapporte et non moi qui me dérange, mais H. dit d'accord.
Il raccroche. Nous continuons à déménager: les bâches, les pompes à vélo, les sécateurs, mais pourquoi avons-nous tout ça, nous ne nous en servirons jamais. Le téléphone sonne. L'homme a changé d'avis, il propose un rendez-vous à Montereau demain vers 11 heures. H. accepte.
— Mais à quelle heure passe le fumiste?
Ah zut, H. n'y avait pas pensé. Il rappelle à son tour, propose que nous venions tout de suite: l'adresse est à Dordives. Nous attrapons une bouteille de champagne (ça vaut bien ça, je suis soulagée mais n'ose pas encore y croire tout à fait) et traversons la forêt, Waze nous fait passer par de magnifiques routes de campagne, c'est long, l'homme nous rappelle, «nous sommes à trois kilomètres, nous arrivons tout de suite». C'est moi qui ai décroché, il a une voix faible, épuisée, j'imagine un travailleur pressé de se coucher.

Nous arrivons à Dordives, l'adresse est le long de la Nationale (ex-Nationale), une silhouette attend devant un portail.
L'homme est en fait un adolescent, quatorze ans peut-être, intimidé, muet. La tête de sa mère, jeune elle aussi, apparaît au portail, souriante. Je comprends mieux les coups de fil successifs, sa mère a dû lui dire «ce n'est pas à toi de te déplacer», puis «ça va durer longtemps? Il faut que tu ailles au lit». Nous échangeons quelques mots, je récupère mon téléphone, je tends la bouteille de champagne. Il la prend sans rien dire.
Le portail se referme et tandis que nous montons dans la voiture, nous entendons un cri de joie: le champagne était une bonne idée.

Neuf heures vingt. C'était bien la peine de quitter tôt le bureau. Nous dînons d'un mauvais kebab à Dordives.

Taire ses doutes

Aujourd'hui nous avons fait le quatre auquel je n'ose croire.

SE: — On fait un quatre avec Alice?
JP: — Flore ne vient pas d'arriver?
SE, un peu moins fort: — J'ai envie d'essayer avec Alice.

C'est donc mon examen ou mon concours d'entrée. Je sais que je suis la moins costaud, la moins aguerrie — pas forcément la moins technique, au moins en connaissances théoriques.
Quatre. J'imagine qu'être musicien et se trouver soudain en quatuor présente la même expérience: chacun sait ce qu'il a à faire, chacun connaît les règles, mais est-ce que l'ensemble va fonctionner? L'ensemble va-t-il être ensemble?

Sortie merveilleuse. Retour maîtrisé (recovery en anglais, récupération), concentration, un minimum de mots échangé. Nous montons jusqu'à Champagne (sept kilomètres). JP grommelle, le bateau vrille, la poussée n'est pas équivalente des deux côtés (je suis loin d'avoir des sensations aussi fines. J'ai juste remarqué avec surprise qu'il plumait).

Et là, toujours la question: est-ce que c'est de ma faute?
Mais je ne la formule pas. Autrefois je l'aurais formulée. Aujourd'hui je m'interdis de le faire. J'ai enfin compris que la réassurance que l'on recherche n'est jamais donnée. Bien pire, à ce genre de question l'interlocuteur répond oui in petto. Une seconde avant il n'en avait aucune idée — et peut-être se posait-il la même question à propos de lui-même — une seconde après il connaît enfin le responsable.

Nous redescendons. Exercices variés, coordination parfaite, grande attention. En sortant du bateau je suis heureuse, mais je ne sais pas ce que les autres en ont pensé. SE a l'air aussi satisfaite que moi.
Personne ne me dit rien. Evidemment, moi je l'ai vu comme un examen, mais pas eux.
Ne pas poser la question Est-ce que c'était bien?, sous-entendu Est-ce que j'étais bien?: ne pas prendre le risque de faire réfléchir, évaluer, ne pas montrer mon sentiment d'infériorité.
Ne rien dire. Attendre.
On verra bien s'ils me le reproposent.

Bien dégagé autour des oreilles

Ce matin je suis partie ramer en sachant que le petit jardinier (c'est son nom) passait tailler la glycine.

C'est le jardinier de Yerres. A notre grand bonheur il a accepté de venir bien que ce soit loin de chez lui — à notre grand bonheur, parce qu'il a une imagination débordante et fait bien plus que planter et couper — or nous savons ce que nous voulons dans le jardin (moi des fleurs, H. une cabane pour ses outils et des herbes aromatiques) mais nous ne savons pas du tout comment nous y prendre.

En arrivant à midi, j'ai eu le souffle coupé: pour tailler, il a taillé! Côté rue, les glycines sont taillées à l'aplomb du mur et ne débordent plus (elles empiétaient de cinquante à soixante centimètres en une grosse masse joyeuse), la poutre au-dessus du portail a été dégagée alors que les glycines se rejoignaient dans un emmêlement de branches qui coinçait les vantaux et nous arrosait lorsque nous forçions l'entrée après une averse. Côté jardin, les troncs ont été dégagés et les feuilles constituent deux formes ovoïdes bien sages.

Il paraît que la poutre est si pourrie qu'il voulait l'enlever aussitôt: «elle tient par l'opération du Saint-Esprit». Il va la remplacer.

En toute modestie, j'avais laissé comme consigne une carte postale du jardin de Monet (devant sa maison) et l'instruction «je veux un jardin de curé».
H. et le petit jardinier ont étudié les possibilités — rosier rouge, chèvrefeuille, laurier sauce, érable du Japon. «La difficulté, ce sont les accès, entrer et sortir les poubelles, les vélos, tailler les fleurs…»

Nous allons nous débarrasser de l'abri à moto et de la balancelle hérités de l'ancien propriétaire.

Voici l'état de départ, avec son aspect crapouilleux de terrain vague, et l'objectif.
Commentaire d'H: «Ça va être difficile, la perspective.»

jardin avec glycines taillées Giverny-carte de la Réunion des Musées nationaux


Vous aurez droit aux photos des évolutions.

Toujours plus fort

J'avais parlé du magnifique vocabulaire, et très naturel, de ma directrice.

Le président a fait mieux, non sans y mettre quelque cabotinage: dans une réunion avec des délégants, il a placé: «dans ma vision téléologique de la situation…»

(Je ne sais pas si les autres ont compris. Pour ma part, je connais ce mot grâce à la théologie.)

Pour la peine, j'ai placé «holistique» quelques instants plus tard, même si ce mot est beaucoup plus courant grâce à la mouvance New Age.
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