Les détestations alimentaires (végétariens s'abstenir)

Repas marrant offert par un fournisseur. Bonne adresse: les Zygomates rue de Capri dans le 12e.

La commerciale en face de moi a mangé du cochon d'Inde en Amérique du sud «avec la tête dans l'assiette». Mouvement d'horreur du commercial.
— Les autres ont goûté du ver blanc. Il paraît que c'est bon, sucré. Moi je n'ai pas pu.

D'où cela est-il parti? Des écrevisses américaines dans le marais poitevin? (la commerciale est niortaise).
— Ils font du pâté de ragondin, aussi.
— Vous vous rendez compte de ce que vous dites? Vous mangez du rat?
— Mais ce n'est pas du rat d'égoût, ce n'est pas pareil.
— Vous connaissez Demolition man, le rat-burger?

— Et vous, qu'est-ce que vous ne mangez pas?
Je réfléchis.
— Déjà, si vous êtes obligée de réfléchir…
— La cervelle. Avant, j'aurais dit les choux de Bruxelles, mais depuis que j'en ai mangé avec du gibier à Strasbourg…
— Ah oui, moi c'est pareil, je n'aimais pas […], mais depuis […]

— Pas les insectes.
— Ma petite-fille elle adore ça.
— Mais qui donne des insectes à son enfant?

— J'adore les oreilles de porc.
— Mais c'est plein de cartilages! Pourquoi manger ça?!
— Et les groins? On nous a apporté une soupe de groins, les groins fottaient à la surface, j'adore ça.

Etc, etc. Si bruyants que nous avons gêné la table derrière nous, j'en ai peur.

Vivre

Depuis plusieurs semaines on (les médias) nous assurait que Poutine voudrait une journée du 9 mai exemplaire, qu'il fallait s'attendre à un carnage en quelques points d'Ukraine, peut-être à une tête nucléaire dont la cible était peu claire.

J'y croyais; depuis plusieurs semaines je m'appliquais à regarder le paysage et la ville dans une vision pré-apocalyptique (ça vous donne une idée de mon moral. «Alice, ne prends pas tout au tragique» me disait un ancien chef), pour me souvenir quand tout serait réduit en cendres.

La journée du 9 mai est bien sortie de l'ordinaire, mais d'une façon inattendue: plusieurs chaînes de télévision russes ont été hackées, et le message «Vos mains sont couvertes du sang de centaines de milliers d'Ukrainiens et de leurs enfants» s'est affiché.





Dans le même temps, nous apprenions que la démonstration aérienne lors du défilé militaire avait été annulée à la dernière minute sous prétexte de mauvais temps tandis que le ciel bleu s'affichait durant le reportage en direct.
H : «C'est tellement facile d'abattre un avion en plein vol à partir de la campagne voisine: tu imagines, l'avion qui explose, les débris qui tombent sur les spectateurs».

Mourir

Une adhérente m'apporte des documents: elle va passer à la retraite bientôt, sa situation va changer. Les statuts prévoient que les adhérents actifs doivent adhérer à un contrat de prévoyance leur garantissant un complément de salaire1 en cas d'arrêt maladie prolongé, les adhérents à la retraite doivent adhérer un contrat dépendance.

— Mais pourquoi obligatoire?
— Parce que c'est onéreux: donc élargir l'assiette permet de conserver des cotisations peu élevées en répartissant la charge sur tous (le principe même de la mutualisation).
— Oui évidemment. Mais moi je ne serai jamais dépendante.
— Hum. Vous savez, la dépendance, ça va être le sujet des prochaines années. En 2050 nous serons cinq millions de plus de quatre-vingts ans. Et comme on ne sait ni à quelle fréquence la population sera concernée, ni le coût que cela représentera, c'est difficile à tarifer pour un assureur. Difficile aussi de savoir combien seront dépendants, avec les progrès de l'alimentation, de la prévention…
— Et l'évolution des mentalités…
(Je ne comprends pas le rapport) — Qu'est-ce que vous voulez dire?
— Eh bien avec l'euthanasie bientôt possible…
J'en reste bouche bée: — Cinq millions de suicides, ça va être gai, le futur.



Note
1 : la mutuelle couvre des fonctionnaires. Le traitement des fonctionnaires se compose d'une «base indiciaire» et de primes (ne correspondant pas à grand chose: ce sont des primes techniques dont je comprends mal l'origine ou la justification. Dans le privé elles seraient réintégrées dans le salaire). En cas d'arrêt maladie supérieur à trois mois (il suffit d'un covid long ou d'une convalescence compliquée), les primes ne sont plus versées. Le contrat de prévoyance «perte de rémunération» est destiné à maintenir le traitement à niveau.

Evidemment, il est étrange que ce contrat soit obligatoire: on peut arguer que chacun est libre de se couvrir comme il le souhaite. Mais dans ce cas il suffit de choisir une autre mutuelle. Si ce contrat est obligatoire, c'est pour répartir la charge des cotisations sur tous. Dans le cas contraire, seules les personnes se sentant à risque (de santé fragile ou ayant une famille à protéger) souscriraient ce contrat: avec une fréquence plus élevée de sinistres, les cotisations seraient plus élevées. C'est ce qu'on appelle de l'anti-sélection.

Il faudrait que nous ayons tous profondément conscience que le but est de ne jamais utiliser une garantie d'assurance que nous souscrivons. L'assurance est un parachute: personne ne souhaite que son avion se crashe.

Des nouvelles du 91, 92, 93, 94

Comme je suppose que mes lecteurs sont des boomers, je suppose qu'ils connaissent tous la structure du numéro de sécurité sociale (les boomers n'ont pas que des désavantages): 1 ou 2 pour homme ou femme 1; l'année (grosse déprime quand sont arrivés les 00 dans les entreprises: mais qu'est-ce qu'on est vieux); le mois; le département (puis moins connu: le numéro de la ville dans le département et le rang de naissance dans le mois dans la ville).

Je connaissais les Palaiseau (78): les gens nés en Seine-et-Oise (so San-Antonio) avant la création de Paris et de la petite couronne, quand Palaiseau n'était pas 91 (Essonne) mais 78 (Seine-et-Oise): le 78 a été conservé pour les Français nés avant la création de Paris et de la petite couronne. Je l'avais constaté sur les listes électorales il y a encore une ou deux semaines.

Aujourd'hui j'ai découvert une autre bizarrerie.
Je discute longuement avec une adhérente déconfite d'être mal remboursée (à son goût: de notre point de vue, il s'agit d'équilibre global du portefeuille).
Elle en a lourd sur le cœur, donc je la laisse parler. De temps à autre je rectifie ou nuance un point, j'explique un fonctionnement.

On en arrive aux problèmes de tiers-payant, de carte de mutuelle avec droits pas à jour. C'est alors qu'elle me demande:
— Vous savez d'où ça vient, 91, 92, 93, 94?
— Non (en fait je pense savoir: création de Paris et de la petite couronne. Mais je préfère qu'elle le dise elle-même).
— Ce sont les départements de l'Algérie française. Ils ont été réutilisés: 91 pour Alger, 92 pour Oran, 93 pour Constantine, 94 pour le sud de l'Algérie. (J'en reste bouche bée de l'autre côté du combiné.) Nous les pieds noirs nés en Algérie, on a été immatriculé 99, Français nés à l'étranger. Sauf que les pieds noirs (pas moi, je m'en fiche, j'étais trop jeune) ont protesté, ils ont contesté être nés à l'étranger, ils étaient nés en France. Finalement, vers 94-96, ils ont obtenu d'être immatriculés selon leur département de naissance, à condition d'en faire la demande. Mais évidemment, moi ça m'était égal, et puis je n'ai rien compris au message qu'ils m'ont envoyé, donc je n'ai rien fait. Sauf que quelque temps plus tard ils ont décidé de changer tout le monde sans en parler, et que je me suis retrouvée en pharmacie avec une carte vitale qui ne fonctionnait plus parce qu'on m'avait changé mon numéro de sécurité sociale sans me prévenir.

Ça alors. L'Essonne, département d'Alger?

Une recherche Google plus tard, j'apprend des choses encore plus extravagantes: que les personnes nées en Algérie avant le 3 juillet 1962, possédant un numéro de sécurité sociale, qui voulaient changer le numéro 99 contre leur numéro de département algérien, devaient en faire la demande avant le 31 décembre 1997. Cette période a ensuite été étendue, les personnes immatriculées à la sécu avant le 1er mars 2000 devant faire une demande, les personnes immatriculées après affectées automatiquement aux départements d'origine (en pratique, souvent des femmes rattachées à leurs maris se mettant à travailler pour la première fois ou devenues veuves).
Finalement, à un moment donné, toutes les immatriculations ont été réaffectées aux départements algériens.

Donc un numéro de sécu X61XX91 ne signifie pas que vous êtes né dans l'Essonne mais à Alger.


Note
1: il y a aussi 6 ou 7 ou 8, des immatriculations provisoires dues à des cas particuliers.

Retour en bibliothèque

J'ai ramené ma carte de bibliothèque de Paris pour renouveler mon inscription annuelle. La dernière datait de septembre 2017: l'année où j'ai commencé à ramer pour des compétitions, l'année où il n'était plus possible de trouver les ouvrages de la bibliographie de théologie en bibliothèque grand public. Puis il y a eu le déménagement à Nanterre, puis le Covid, puis les bureaux à Vincennes.

La bibliothécaire teste le code-barre, entre le numéro manuellement:
— Elle n'est plus active, il faut la refaire. Elle ne correspond même pas au modèle précédent, mais à celui d'avant.
De quand date cette carte? Je ne sais plus. A l'époque il fallait fournir un justificatif de domicile (l'inscription est possible où qu'on habite, c'était simplement une vérification). Aujourd'hui il suffit d'une carte d'identité, l'adresse est déclarative.
La bibliothécaire me tend une nouvelle carte, toute rouge. La précédente était bleue.

Je commence à monter l'escalier, me ravise, revient:
— Vous avez détruit la carte?
— Oui.
— Dommage, je l'aurais bien photographiée.

Je m'installe dans le coin des mangas (parce qu'il y a un fauteuil). Je commence l'introduction à L'histoire des 3 Adolf d'Osamu Tezuka. Je m'endors.
En sortant, bien que m'étant promis de ne pas emprunter de livre, je prends Les fenêtres d'Hanna Krall.
— C'est vous qui enregistrez les emprunts?
— Vous avez l'automate, là (geste de la main)
Je suis vraiment has been.


Fontainebleau à 17h46. H. me prend, me dépose à l'aviron. Lui va au ping-pong («Tennis de table!»)
Belle sortie en quatre. A la nage. Retour un poil trop rapide, je sais que je ne vais pas assez vite au goût du deux qui a fait des progrès techniques considérables. A notre grand surprise elle se tait. Elle est si désagréable que plus personne ne veut ramer avec elle: il est possible qu'elle ait fini par s'en apercevoir.
Au retour, un nombre impressionnant de péniches: six, huit? Je me demande comment autant de péniches ont pu passer les écluses de Fontaine-le-Port en un temps aussi court. Beaucoup semblent vides (très hautes sur l'eau), est-ce une conséquence du 1er mai? De la guerre en Ukraine? Ou cela n'a-t-il aucun rapport?

Repas au club. Nous sommes peu nombreux, huit. Il y a un stage en cours à Bellecin.

Bilan macroniste

Comme chaque fois, la lecture mensuelle du journal de Didier m'a fait rire. Journal de lectures, lecture du monde poivrée de provocation, anglais traduit en franglais (Toitube), etc. J'y puise à l'occasion quelques idées de lecture (jamais appliquées puisque je ne lis presque plus: j'ouvre les livres).

Remarque à propos de la remarque de Didier concernant les élections de 1974: c'était alors normal de tourner la page: les deux partis en présence étaient classiques. J'aimerais une fois avant ma mort retrouver cette sérénité lors d'une élection présidentielle. La particularité des dictateurs, c'est premièrement qu'ils changent la constitution à leur avantage (je me demande d'ailleurs pourquoi ils prennent cette peine), deuxièmement qu'ils ne rendent pas le pouvoir: ils le gardent.
Evidemment, on ne peut pas savoir ce qui va se passer avant d'essayer.
D'un autre côté, il y a des indices forts en observant les comportements, les discours, les modèles (quand on a Chavez pour modèle…). Récemment nous avons eu l'exemple de Trump. La France n'est pas les Etats-Unis, très fiers de leur constitution et attachés à elle. Je ne suis pas sûre que les Français réagiraient aussi vite. Je ne sais pas de quel côté pencherait l'armée.
Je n'ai pas envie d'essayer.

J'ai fait mon examen de conscience: avais-je emm*** tout le monde avec mes «niaiseries» «bisounoursoïdes»? (Didier, on dit «irénique»: ça provoque toujours un micro-silence quand j'arrive à le placer en réunion professionnelle. Irénique, hollistique, tautologie, mon tiercé gagnant). Je suis arrivée à la conclusion que non seulement je n'avais pas écrit pendant un mois environ, mais que je n'avais posté que des photos d'affiche ou des récits de collage.

Donc à contretemps (puisque les élections sont passées (mais je n'aurais pas voulu transformer ce blog en blog de propagande)), voici quelques graphiques et un article des Echos d'octobre 2021. Ceci n'est évidemment destiné qu'aux lecteurs rationnels, je veux dire ayant quelque respect pour les chiffres et les observations.

Les premiers graphiques concernent le salaire, la pauvreté et la redistribution en France, mesurés par l'OCDE.

statistiques de l'OCDE sur le salaire, la pauvreté et la redistribution en France


Le deuxième graphique est un indicateur de verdure, de verdeur, d'écologie. Comme d'habitude avec ces indices verts, je ne sais pas trop ce qui est mesuré (le résultat (émissions de carbone) ou les efforts mis en place? Ce n'est pas la même chose, cela dépend de l'état de départ).
Toujours est-il que la France est bonne élève. (Mais c'est justement ce qu'on reproche à Macron: d'être bon élève).

comparaison internationale des efforts en écologie. Index du MIT


Enfin, je copie un article des Echos d'octobre 2021, par paresse parce que c'est lui que j'ai sous la main. Evidemment, c'était avant la guerre d'Ukraine. Mais même sans la guerre il y aurait eu de l'inflation: la reprise économique post-confinement provoquait une augmentation de la demande, donc mécaniquement une hausse des prix (pour réviser ce mécanisme, voir Obélix et compagnie). Et si le (les) gouvernement(s) sont si réticents à indexer les salaires, c'est que cela ne résout rien: les employeurs répercutent la hausse de leurs charges sur le prix de leurs produits.
C'est sans doute pour cela d'ailleurs que ce qui est annoncé, c'est une indexation des retraites: tant que les taux de prélèvement ne sont pas relevés, cela ne pèse pas sur les employeurs.
Inégalités : le bilan inattendu de Macron

On attendait le chef de l'Etat sur la lutte contre les inégalités de destin, mais les mesures socio-fiscales du quinquennat auront surtout réduit de façon plus classique les inégalités de niveau de vie. Avec un effet plus significatif des prestations sociales que des mesures fiscales.

Par Étienne Lefebvre
Publié le 13 oct. 2021 à 8:13Mis à jour le 14 oct. 2021 à 18:13

Emmanuel Macron n'est donc pas le président des riches. Ou en tout cas pas uniquement. L'évaluation, publiée par le Trésor la semaine dernière, de l'évolution du revenu disponible des ménages par décile de niveau de vie a fait ressortir des éléments factuels éclairants à l'heure du bilan du quinquennat.

D'abord, les gains de pouvoir d'achat depuis 2017 sont significatifs - +8 % en cinq ans. Ils concernent ensuite tous les niveaux de revenus et sont pour une part importante liés aux mesures prises par le gouvernement. Enfin et surtout, ces mesures sociales et fiscales auront bénéficié davantage au premier décile (les 10 % les plus pauvres), avec un gain de 4 % de pouvoir d'achat à la clé, qu'aux 10 % les plus riches (+2 %).

Cachez ce dernier centile
Il faut bien évidemment nuancer ce constat. Bercy n'a pas choisi cet indicateur au hasard, et certains points de méthodologie peuvent être discutés. Exemple : le coût de la flat tax pour les finances publiques est minoré du fait du versement accru de dividendes, de même que l'effet de la hausse de la fiscalité sur le tabac est minoré en tenant compte des changements de comportement induits (baisse de la consommation). Par ailleurs, le calcul concernant le dernier centile (les 1 % les plus riches) n'apparaît pas, alors qu'il ferait sans doute apparaître des gains plus importants en raison de la concentration des gains liés à la réforme de la fiscalité du capital (ISF, flat tax). En revanche, le reproche sur le fait que les calculs sont présentés en pourcentage de niveau de vie et non en valeur absolue est peu pertinent : il s'agit de la méthode de référence de toutes les études en matière d'inégalité.

D'autres travaux indépendants (dont ceux de l'Institut des politiques publiques) apporteront leur pierre à l'édifice ces prochaines semaines. Mais une chose est sûre : si les résultats publiés par le Trésor ont pu surprendre, voire agacer, c'est en raison de la focalisation du débat public sur les impôts, et de la sous-estimation de l'impact d'autres facteurs bien plus importants concernant la lutte contre les inégalités.

Les effets musclés du « 100 % Santé »
Les prestations sociales assurent davantage que la fiscalité un rôle de redistribution. Pour ce quinquennat, la forte hausse de certains minima sociaux (allocation adulte handicapée, minimum vieillesse, parent isolé) a un impact important pour les premiers déciles, de même que l'élargissement et la revalorisation de la prime d'activité pour les travailleurs pauvres (qui a rajouté quasiment un treizième mois à un célibataire au SMIC).

Et il ne faut pas oublier bien d'autres « petites » mesures aux effets déterminants pour certaines populations. A l'instar de la prise en charge à 100 % d'une partie des soins dentaires, d'optique et d'audioprothèses, ou encore de la Garantie jeunes (pour les jeunes ni en emploi ni en formation), dont le gouvernement s'apprête à annoncer une nouvelle extension.

L'édition 2021 de l'Insee sur Les revenus et le patrimoine des ménages est venue rappeler récemment que les transferts publics - entre prestations reçues et prélèvements acquittés - corrigent sensiblement des inégalités primaires très importantes en France. Ainsi, le revenu primaire moyen des 10 % les plus aisés est-il treize fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres. Mais ce ratio est ramené à sept après transferts monétaires.

Il tombe même à un contre trois pour le niveau de vie dit élargi, c'est-à-dire en prenant en compte non pas seulement les transferts monétaires, mais aussi les transferts en nature, comme l'éducation, la santé et le logement. Des services publics qui contribuent pour 50 % à la réduction des inégalités, souligne l'Insee. L'accès à des services publics gratuits ou à un coût plus faible que celui du marché a, de fait, une importante relative plus prononcée pour les moins aisés. Le système de santé et les aides au logement génèrent la redistribution la plus significative.

Une quarantaine de mesures intégrées
Une mesure telle que le dédoublement des classes de CP-CE1 en zone d'éducation prioritaire peut jouer aussi un rôle décisif. Inversement, la réforme durcissant les conditions d'indemnisation de l'assurance-chômage ou le calcul des APL en fonction des revenus récents (et non de ceux d'il y a deux ans) pénalisent les moins aisés.

Avec cette grille de lecture exhaustive, on comprend mieux, au final, pourquoi le bilan redistributif de la politique d'Emmanuel Macron apparaît beaucoup plus équilibré que certains voudraient le faire croire. L'évaluation du Trésor intègre les effets de pas moins d'une quarantaine de mesures socio-fiscales. La crise des « gilets jaunes » a changé la donne.

L'empilement plutôt que l'évaluation
On peut en revanche regretter un certain empilement des dépenses, surtout en fin de quinquennat, et le manque persistant d'évaluation des réformes qui sont menées. L'efficacité de la dépense, l'efficacité des services publics, en matière de redistribution notamment, devrait être bien davantage questionnée pour faciliter les choix collectifs difficiles qui devront être opérés ces prochaines années. Sachant que la hausse des dépenses publiques devra ralentir très fortement , ne serait-ce que pour stabiliser la dette après 2022.

Par ailleurs, Emmanuel Macron n'était pas vraiment attendu sur ce terrain classique (très social-démocrate) de la redistribution, mais davantage sur celui de la lutte contre les inégalités de destin, liées aux discriminations de tous types. Sur ce chantier de l'égalité des chances, le bilan est moins fourni, et les résultats ne pourront venir que d'un travail à plus long terme. De quoi inspirer, peut être, ceux qui auront la charge de nourrir le projet du chef de l'Etat pour 2022.
En fait, ce qui m'étonne le plus, c'est qu'avec un tel bilan, aussi peu de reconnaissance et autant d'emmerdes, il est envie d'y retourner.

Le lundi à Paris

Après les vingt-et-un kilomètres d'hier, pas d'ergo aujourd'hui.

Je repère que la station de Vélibs dans la descente de Daumesnil est souvent pleine, qu'il vaut mieux continuer sur l'avenue de Reuilly. J'aime les lions de la fontaine de la place de Reuilly. A chaque lion je pense Paris est une ville pleine de lions, selon le livre de Dormann (que je devrais feuilleter). Je découvre que la fondation de Rothschild est à deux pas, ainsi que la maison des Petites Sœurs des Pauvres et l'ONF (office national des forêts). La bibliothèque Hélène Berr est littéralement à cinq cents mètres, mais fermée le lundi. La place de la Nation est très fleurie et animée, j'en avais un souvenir désolé et désert — mais j'y suis toujours passée la nuit. Je passe rue St Maur, est-ce que Matoo n'avait pas organisé un lointain anniversaire ici?

Je déjeune d'un demi-camembert rôti en terrasse à L'Eglantine (rue Fabre d'Eglantine), la vieille dame derrière moi qui boit un thé se retourne: «ça sent bon». Des rondelles de ciboule flotte sur le camembert, ça change du sirop d'érable.

Le soir Vélib jusque chez Mariage rue du Bourg Tibourg (quatre kilomètres et demie). La rue de Charenton est très calme. De façon générale il y a peu de voitures. Les deux roues (et les une roue) sont infernaux, surgissant de tous les points cardinaux, silencieux, coupant la route, ne respectant pas les feux. Il faut être très attentif. Le marquage au sol aussi est compliqué: suivre la voie réservée aux cyclistes alors que j'ai grandi en respectant les règles ordinaires du code de la route, notamment dans les carrefours pour tourner à gauche.

Je croise beaucoup de couples, avec ou sans enfants, dont la femme habillée en djellaba (ou équivalent) est très élégante. Je me souviens alors que ce doit être la fin du ramadan, l'équipe en a parlé au bureau.

J'ai fini de reclasser les archives.

Doux et venteux

Sortie en double avec A. Nous nous serons très peu entraînées en yolette. Je pars du principe que demain, ce sera simplement une sortie plus longue que d'habitude.
Laurence m'a dit que je ramais les épaules remontées, d'où mon look dos rond (c'est laid). Donc sortie à bien descendre les épaules, bien rapprocher les omoplates.

Repas en face, à L'anneau de Mallarmé (l'anneau où Mallarmé attachait son bateau). C'est très bon mais cher, nous payons autant le cadre que la cuisine.

Sieste comateuse. Les nuits de cinq heures de sommeil finissent par peser.

Problème de robinets

Dans la rubrique aménagement de bâtiment, autre truc et astuce: n'installez pas un robinet de lavabo ne fonctionnant qu'à la détection de mouvements.
En effet, la détection de mouvements nécessite de l'électricité. Donc si vous n'avez pas d'éléctricité, vous n'avez pas d'eau au robinet.

Picpus

Le devoir de réserve impliqué par mon contrat de travail fait que je publierai mes notes dans cinq ou dix ans. Notons simplement pour mémoire (et parce que cela peut être utile à d'autres) que les dossiers suspendus à présentation verticale demandent un intervalle entre les étagères plus grand que les dossiers suspendus réservés aux tiroirs.

Vingt minutes de vélib tranquilles entre garde de Lyon et la rue Picpus. Le boulevard Daumesnil monte jusqu'à la place Félix Eboué puis descend en pente douce. Peu de circulation à sept heures et demie.

A midi, j'ai repéré une quincaillerie (j'adore les quincailleries) et une salle de sport vraiment proche. Le soir en rentrant j'achète un pinceau pour coller (à force de donner les miens je n'en ai plus) et je vais voir la salle. Elle est petite, sympa, elle a des fenêtres, elle n'est pas peinte en noir (ouf!). Je pense que je vais l'adopter, même s'ils me préviennent que le rameur Concept va être remplacé en juin (on verra bien).

J'emprunte beaucoup par curiosité un peu par erreur la petite ceinture: je pensais que c'était la coulée verte.
Je prends un velib et retourne gare de Lyon.

Sinon il y a lui qui lisait L'adolescent de Dostoievski à la table voisine à midi.

Jeune homme lisant Dostoievski en terrasse


Flottements

Les ordinateurs, le wifi, tout est débanché. Il n'y a plus rien à faire. Je pars.

Je teste la salle boulevard Diderot. Elle est très mal notée sur Google, avec raison: sur six ergomètres, quatre sont en panne et un cinquième a reçu un choc qui déforme son rail et lui fait faire un bruit parasite à chaque aller-et-retour.

J'effectue malgré tout ma séance (je suis le programme donné par vincent il y a maintenant trois ans) mais je ne reviendrai pas. Retourner à Vincennes? Ou accepter les ergos nouveau look de Nation? Dans tous les cas, je crois qu'il va falloir que je me lève une demi-heure plus tôt pour compenser les temps de trajet.
C'est la première séance depuis le 8 avril et mes résultats sont plutôt lamentables. Je manque de concentration.

Il est six heures et quart, je n'ai plus de jambes, H. me donne rendez-vous dans une heure. Je suis lentement les vitrines de l'avenue Daumesnil, des tableaux me plaisent, je suis heureuse de revenir dans Paris. Je tourne dans la rue Traversière. Que faire pendant une heure? Je décide d'entrer dans l'église, une entrée si discrète que je me demande si ce n'est pas un temple protestant.

C'est une chapelle à l'arrière de la nef. Des gens psalmodient, c'est un rosaire il me semble. Dans ce petit espace, nous sommes nombreux. Je m'assoie, je m'associe machinalement, je me décharge de mes pensées, de mes soucis.
Une messe commence. Je reste, entrant dans une transe proche du sommeil durant le sermon. Ce sera cela aussi, Paris, la possibilité de trouver des messes à toute heure.
Plus tard je fais le tour de l'église. C'est St Antoine des Quinze Vingts. Une recherche Google m'apprend qu'une importante communauté portugaise doit vivre là puisqu'il y a des messes dans cette langue. Ou les Portugais de Paris se déplacent pour venir ici.

Dîner chez Gemma. (Si vous aimez le goût d'amande amère, je recommande le cocktail «Like a porn star Martini»). C'est le premier retour à Paris d'H. depuis son covid et il est lessivé.
Ligne R 20h46. Son épuisement ne l'empêchera pas de se connecter à Top chef dès son arrivée à la maison. :D

Alignement des planètes

Au sens propre : je découvre cela ce matin dans le RER sur le compte de Lagadec:

Saturne Mars Vénus Jupiter alignées au-dessus  de Sydney


C'est juste fabuleux. Au début j'avais lu trop vite et pensé «une étoile de plus dans l'alignement de la ceinture d'Orion». Ce n'est qu'en lisant les noms que j'ai pris conscience qu'il s'agissait de planètes.

Déménagement : déménageurs très efficaces. A deux ils ont annoté et mis en cartons la quasi-totalité de notre bazar. Ils ne font pas de rotation; ils chargent tout aujourd'hui et demain et déchargent après-demain.
Panique concernant les locaux de destination: l'électricité ne sera pas mise en route avant mardi ou mercredi prochain (le compteur est là mais l'abonnement n'a pas pris effet), donc pas de chauffage et pas d'internet (heureusement qu'il y a le télétravail). Pas d'ascenseur non plus car pas de contrat de maintenance (c'est gênant pour les déménageurs).

Sport: je suis passée à Nation: belle salle, commentaires dithyrambiques sur Google, mais pas l'ergo que je veux. Je me suis inscrite à celle du boulevard Diderot. J'essaierai d'y passer demain.

Politique: Mélenchon a commis une affiche «Mélenchon premier ministre». Je me demande où il va la coller, comment cela va être accueilli par les candidats recevant l'investiture de LFI. Affiche destinée à l'affichage sauvage?

Soirée: Masu à Fontainebleau. Nous sommes ivres de fatigue.

Paper cuts

Levée à cinq heures vingt mais aucune envie (aucun ressort) de me presser. Je fais la vaisselle en écoutant la radio (les auditeurs de RTL expliquent leur vote), pars à la gare en voiture (quand je suis à l'heure je prends le bus), laisse délibérément passer mon train, prends mon café avec Toufik. Je lui suis reconnaissante de ne pas parler politique. A cette heure matinale, la plupart de ses clients sont mélenchonistes. Ils me regardent dubitatifs, avec une gêne imperceptible: ils me connaissaient avant la campagne, Toufik est amical (il l'est avec tout le monde, mais nous avons des conversations de fond — trois minutes avant de prendre le train), il leur faut choisir entre leur détestation théorique et leur jugement pragmatique.

Aujourd'hui c'est étiquettes et planification: nous déménageons durant trois jours. Je me rends compte que ce que j'avais fait avant mes vacances est faux, les étagères comptées pour trois mètres en font un cinquante (deux armoires côte à côte), il faut tout recommencer. Je ne sais pas comment tout cela va tenir dans les nouveaux locaux, tout est un peu laid, un peu de guingois, les boîtes d'archive de récupération ne sont pas toutes identiques, je m'agace devant des dossiers suspendus qui auraient dû être changés depuis longtemps; demain ils vont se vider à la première manipulation. Comment peut-on associer autant de dévouement dans ses fonctions à aussi peu de soins, aussi peu de sens de l'initiative (ici l'initiative aurait consisté à changer un dossier sans qu'on vous le demande)? Est-ce cela l'esprit bureaucratique?
J'ai fait changer les dossiers que j'ai repérés mais je sais que demain je vais en découvrir bien d'autres. Ça va être sport.

Dernier massage thaï à midi. Cela va me manquer. Cela ne procure aucune détente musculaire, ça fait un mal de chien, mais je suis persuadée (n'est-ce pas l'essentiel?) que cela remplace ostéopathie et acupuncture. Il me semble que je parviens à somnoler au milieu des douleurs.

Les LFI viennent expliquer que Macron est mal élu. Je pose ça là pour mémoire.



Il faut cependant admettre que 58%, quand on a l'extrême-droite en face de soi, ce n'est pas beaucoup. Dans un ou deux quinquennats, ça finira par craquer. Ce qui me déprime le plus, c'est de voir des noirs ou des basanés voter Le Pen ou s'abstenir. N'ont-ils pas conscience que pour eux la vie deviendra infernale? Délit de faciès multiplié par cent et associations de défense affaiblies ou disparues.

Quant aux plus faibles, aux plus pauvres... Est-ce Zweig qui commentait: «Quelques années après l'accession d'Hitler, il n'y avait plus de chômage: les gens étaient soit en prison, soit gardiens de prison»? (C'est un vieux souvenir d'un cours d'allemand de terminale, mais je ne suis plus sûre de l'auteur de cette citation (approximative)).

Marine Tondelier, conseillère d'opposition à Hénin-Beaumont, a publié un livre, Nouvelles du Front et gagné son procès en diffamation: délation et suspicion généralisées, c'est la vie sous le RN.

Elon Musk, trumpiste et nazillon, vient de racheter Twitter. Il veut supprimer la censure. Je pense à Sa Majesté des mouches.

Le premier obstacle est passé

Restent les législatives.
Mélenchon est à fond, décidé à devenir premier ministre. Pourquoi pas? Deux ans pour couler la France, ensuite dissolution et nouvelles élections.
Il faut bien reconnaître que quoi qu'il arrive, ce n'est pas moi qui en souffrirai le plus.

Assesseur suppléante de onze heure à trois heures et demie. Ce n'est pas désagréable, juste agaçant d'avoir des idées pour améliorer le fonctionnement global (ne pas choisir un sourd pour entendre le numéro du votant: il vaut mieux que ce soit lui qui parle; signaler à tous les bureaux que la liste des procurations est trompeuse et comporte les procurations du premier tour, fournir une liste électorale au secrétaire qui vérifie les identités de façon à ce qu'il puisse corriger le numéro de votant sur les vieilles cartes) et ne rien pouvoir dire car les titulaires prennent cela comme des critiques et refusent toute suggestion.

Je ne sais pas comment m'occuper ensuite, thé et café à la maison avec Jérôme et Jean. Un mail à Ruth qui m'a écrit en février et s'inquiète de mon silence. J'ai de nouveau mal au ventre. Sieste. Hervé me réveille en hurlant «Hourra».

Nous devons aller fêter cela à Fontainebleau dans la voiture de Jérôme puisque nous sommes trois. Celui-ci est bloqué dans son bureau, le comptage a pris trois quart d'heure de retard car les feuilles de décomptes n'étaient pas les bonnes (scrutin de liste, pas les bons motifs de nuls… Je n'ai pas vraiment compris et je n'ai pas cherché puisque pas concernée). Décidément la mairie n'est pas douée.

Petits fours au théâtre de Fontainebleau (beaucoup de monde que je ne connais pas) puis bière au Grand Café entre militants circos 2 et 3 (c'est amusant de désormais visualiser le territoire en circonscriptions. C'est à cela que je sais que j'ai franchi une étape). On bitche, je découvre des anecdotes insoupçonnées sous des messages étranges apparus dans des boucles Telegram. Deux fois, je recrache ma bière de rire (proprement, dans mon verre).

Jérôme nous ramène à Moret, puis je raccompagne Isis dans son village au sud de Nemours. Je me couche à deux heures, la journée va être longue.

Reprendre souffle, retenir son souffle

Double avec A. Je ne sais quoi en dire, pas le pied mais pas si mal, pas si mal mais pas le pied. Le dilemme est qu'il va falloir du temps pour amener les rameuses à niveau et que pendant ce temps-là je vieillis: nous parviendrons peut-être un jour à avoir un beau bateau, mais je ne serai pas dedans.
A vrai dire je ne suis pas sûre que cela les intéresse de s'entraîner sérieusement. Je suis découragée.

Je rentre. Je ne tiens plus debout. J'ai mal au ventre. L'angoisse? Sieste. Blogage, j'ai tant de retard. Deux mois que je colle et tracte. Je ne sais pas tout à fait si j'ai le droit de mettre les billets en ligne à cause du "silence républicain", donc on verra lundi. Pendant ce temps-là les équipes de Mélenchon ne se gênent pas, au prétexte qu'elles ne sont pas en campagne puisque leur candidat n'est pas au second tour.

Comme toujours, les images de la participation au Québec sont impressionnantes.

Café viennois dans le micro-salon de thé à côté de chez nous.
Le soir nous avons dîné d'une très bonne viande à Fontainebleau.

Dernière soirée

Le soir à 20h30, tournée vers l'est, St-Germain-Laval, Laval-en-Brie, Salins, avec une nouvelle recrue qui nous fait découvrir de nouveaux panneaux à affichage libre. J'en profite pour noter un futur marché de producteurs locaux le premier vendredi du mois à St Germain-Laval.

Nous retrouvons à Salins une affiche des premières semaines de campagne, vers le 10 mars.

la première et la dernière affiches de la campagne Macron


Après avoir détendu notre colle en puisant de l'eau à une pompe archaïque (force fous rires), nous collons les panneaux officiels qui ont été oubliés dans cette ville. Sur la place de la mairie, un restaurant sans carte: on y vient "à l'ardoise" pour dîner de ce que le chef propose. Il faudra essayer.

A la gare de la Grande Paroisse, mairie RN, Jérôme recolle avec plaisir une affiche anti-RN à côté d'une affiche municipale qui invite à commémorer la journée de la déportation (sachant que c'est à la Grande Paroisse qu'habite Lioret, le potentiel candidat RN aux législatives (il l'a été aux départementales)).

affiche anti-RN


St Mammès pour recoller une affiche sur la mienne collée le 19 (elle a dû durer une demie-journée, je soupçonne l'un des habitants d'une péniche en face de ne pas supporter qu'on touche à "son" panneau).

Nous rentrons. Je me sens transparente de fatigue. Cela aura été une belle campagne, nous nous sommes bien amusés.

Richter

Ligne R, 19h53.
Écrits, conversations

Femme dans le train lisant Richter

Janssens, suite

Rendez-vous ce matin pour le suivi de l'expérimentation.

Apparemment le Janssens augmente les risques cardio-vasculaires dans les semaines qui suivent l'injection. En conséquence j'ai une liasse de documents à signer pour prouver que j'en ai été informée (sachant que j'ai été vaccinée il y a un an, ça m'est indifférent (quoi qu'il en soit, cela m'aurait été indifférent, sinon je n'aurais pas accepté de participer à une étude)). «Cela signifie sans doute que ce vaccin va être abandonné» me dit ma doctoresse préférée.

Nous papotons. La conversation tombe sur le débat d'hier:
— Je l'ai regardé par intermittence. Il y a une phrase que j'ai beaucoup aimée: Marine Le Pen en train de dire qu'elle réintègrerait les quinze mille infirmières. D'abord elles ne sont pas quinze mille. Ensuite beaucoup sont déjà revenues. Beaucoup ont touché leur salaire, elles ont trouvé des médecins pour des certificats de complaisance et se sont mises en maladie. Et puis surtout j'adore quand elle a dit qu'elle leur verserait le rappel de leur salaire pendant leur absence: et nous alors? je me suis dit que j'avais vraiment été con de venir bosser toutes ces semaines!

Je lui raconte ce qui a circulé sur Twitter quand les antivax ont été virés de l'hôpital, les photos de banderolles «Bon débarras» ou «Enfin!»: est-ce que c'était vrai?
— Dans le principe oui. Cela générait beaucoup de tension. Les personnes non-vaccinées étaient sur la défensive et donc agressives. C'était pénible.

Elle me raconte que la règle a été de ne pas réintégrer les non-vaccinés dans leur service d'origine: trop de tensions.
— On avait un infirmier dans les étages qui avait demandé à passer en ambulatoire. Ça arrive souvent: dans les étages on fait des gardes jour/nuit, en ambulatoire on revient sur des horaires normaux. Le poste s'était libéré, tout était prévu. Il y a une non-vaccinée qui est revenue, c'est elle qui l'a eu.
Elle soupire.

Je parle des profs, de ce milieu dans lequel j'ai grandi, de la façon dont dans un établissement chacun sait très bien qui tire au flanc, qui n'est jamais malade, qui "consomme" ses jours d'enfant malade sans égard pour les élèves à qui ça supprime des heures de cours, etc. Mais si on leur parle de rémunération au mérite… (sachant que "mérite" n'est pas le bon mot.)
— En même temps, je comprends qu'ils aient peur de dépendre d'un chef d'établissement. Mais ce n'est pas pire que le fonctionnement actuel où ils dépendent d'une hypothétique visite d'inspection, où ils sont jugés sur une heure de cours tous les trois ou quatre ans.


Puis prise de sang avec l'infirmière.
Elle trouve la veine mais le sang ne coule pas. Elle bouge un peu l'aiguille, ne comprend pas. Je ne sens absolument rien, c'en est pertubant: comme si l'aiguille était plantée dans un bras en mousse. Je suggère que l'aiguille à un défaut. «Mais non, ça n'arrive jamais.»

Elle finit par changer d'aiguille. Là encore nous papotons. Elle a entre vingt et trente ans. Nous en venons au report de voix, elle est très surprise d'apprendre que des électeurs de Mélenchon sont susceptibles de voter Le Pen.

Puisque désormais j'enregistre énormément de copies d'écran dans mon téléphone afin de conserver un maximum de documents sous la main, je lui montre le schéma de gauche dont les pourcentages sont obsolètes (je n'ai plus la date et la source de cette image) mais le principe exact.

25 avril : mise à jour. Le schéma de droite représente le report réel.

Report des voix potentiel entre les deux tours de l'élection présidentielle 2022 Report des voix au deuxième tour de l'élection présidentielle 2022


Rappel : il est possible d'ouvrir la photo dans un onglet à part en faisant un clic droit dessus. Cela permet de l'agrandir.

Guinness

Je suis au Glasgow, pub de Fontainebleau qui sert de la Guinness.
C'est ce qui m'a décidée à venir.

Nous regardons ensemble, entre militants, à l'étage privatisé, le débat Macron-Le Pen.

Ce n'est pas ma tasse de thé, je n'avais pas regardé celui de 2017, je n'avais pas l'intention de regarder celui-ci. Cela me met mal à l'aise, un grand O d'adultes qui ressemble à un combat de gladiateurs.
Je n'aime pas cela.

Je regarde à l'écran ce que je connais par cœur : l'impossibilité de se défendre contre le mensonge; le manque de séduction de la réalité (de l'expérience) face au rêve.


Deuxième pinte de Guinness.

Dans la journée, H. a passé un coup de karcher sur la terrasse en teck et j'ai commencé à la passer à l'huile de lin. Commencé, car je n'ai pas eu assez d'huile. Nous en avons commandé.
J'espère qu'il fera beau samedi afin de terminer.



Avant d'aller à Fontainebleau, passage à Vernou chez T. pour lui apporter des tracts : elle a prévu de nombreuses actions dans les deux jours qui restent et manque de matériel. Nous discutons. Elle est asiatique, peut-être chinoise.
— L'autre jour nous avons tracté à Mormant. Un homme m'a dit "je n'étais pas sûr, mais maintenant, je vais voter Le Pen, il faut faire le ménage".
J'ai honte — Cela t'affecte?
— Ça va, mais ma fille, l'autre jour, a pleuré.

J'ai honte. Mais comment m'excuser? Et pourquoi? Et au nom de quoi?

Droguée au collage

Tractage à la gare à partir de six heures et demie. Les visages sont fermés, on sent le regret de la fin d'un long week-end ensoleillé (ou plus simplement les gens en ont marre: c'est la même gare, les mêmes horaires, donc à priori les mêmes voyageurs. J'ai renoncé à me battre pour décaler les horaires, personne n'en a envie. Habitudes encrustées). Je tracte avec Samir qui est venu nous donner un coup de main de Fontainebleau. C'est vraiment une ambiance sympathique.

En partant je passe devant les panneaux de Veneux. Le collage d'affiches m'est devenu ce qu'est le barbecue-merguez-rond-point pour d'autres.
Une affiche pour chat perdu a été collée sur l'affiche anti-Le Pen, mais les quatre autres n'ont pas été vandalisées. A Thomery les affiches officielles ne sont pas encore en place. A Champagne les affichages libres sont intacts, personne n'a touché au travail de Mohammed.

Je passe à St-Mammès. Depuis que nous avons trouvé ce panneau le long du Loing, les affiches sont régulièrement vandalisées, quel que soit le candidat. J'éprouve un malin plaisir à venir coller ici à des heures différentes en variant les affiches. La dernière fois j'ai fait un test, j'ai mis une affiche anti-Le Pen en me demandant si elle aurait l'approbation du vandaliseur que je soupçonne d'être mélenchoniste (c'est St-Mammès).
Non.
Un homme rentre de ses courses, monte sur une péniche. Il m'observe un moment. Je le soupçonne d'être le vandaliseur, mais je sais que l'activité de collage rend paranoïaque («Mais il me regarde! Mais pourquoi? Je suis sûre qu'il va décoller dès que je vais partir.») Je remplace par une affiche officielle, la seule que j'ai dans la voiture. Elle ne fera pas long feu.

Je recolle près du canal à Moret (les mélenchonistes ont pris la peine de recoller bien qu'ils ne soient pas au second tour, c'est la guerre des nerfs), à la mairie à Ecuelle, le long du canal vers Episy, retour au premier jour de collage .


Macron bucolique

Je rentre. Les L. viennent chercher du matériel à dix heures et demie. Ils acceptent de prendre un café, je leur présente H. Elle est scandalisée par sa belle-fille, biélorusse (en France), qui se plaint de ce qui est fait pour les Ukrainiens (et pas pour les Biélorusses): «Je ne dis rien mais quand même, ce n'est pas sa grand-mère qui vit dans une cave avec le froid». Monsieur nous a apporté un œuf construit avec une imprimante 3D, jaune et bleu aux couleurs de l'Ukraine.
Comme toutes les personnes qui viennent d'anciens pays communistes et se souviennent de ce que c'était (donc nés dans les années 40 à 70), ils ne peuvent comprendre qu'on soit tenté par la dictature. Qu'un Français puisse envisager de voter Le Pen est pour eux un mystère. Ils ne peuvent comprendre (moi non plus, mais pour moi c'est théorique) qu'on réponde «ça ne changera rien» ou «ils sont tous pareils». Eux savent que ce n'est pas pareil. Ils ont fui leur pays.

Hier m'a laissée sur ma faim. J'ai eu l'impression d'un porte à porte bâclé, d'une durée insuffisante. Je trépigne sur place. Jérôme est pris par son activité de placement des assesseurs dans les communes, je décide de partir seule vers le nord de la circo.

Je repasse à Veneux. Quelqu'un a collé deux affiches pour vide-grenier, mais en respectant les quatre affiches du côté. L'affichette de recherche du chat a été soigneusement déplacée dans l'abribus proche. Ce ne sont donc pas les mêmes équipes qui s'occupent de Moret et de Veneux.
(17 avril collage initial, aujourd'hui 15 heures).

affichage libre pro Macron

affichage libre pro Macron


Champagne, la gare. L'une des quatre affiches a été décollée, laissant apparaître Roussel. Dessus ont été collées deux affiches pour une Messe en si qui doit se jouer à Combs-la-Ville. (Pourquoi ne pas avoir directement collé sur Macron?) Je colle autour des Lettre aux Français format A4.
Est-ce ici que j'ai récupéré dans une boîte à livres Flamme et l'étalon noir? Impossible de me souvenir. Je me vois prendre le livre, mais je ne sais absolument plus où. C'est le premier Etalon noir de mon enfance, reçu au Maroc, et à peu près incompréhensible car laissant une part à la SF, ce qui n'avait aucun sens pour mon esprit terre à terre.

Fontaine-le-Port, je colle avec fureur sur une affiche Zemmour-Maréchal repérée dimanche en skiff. Féricy, pas de place sur les panneaux et Macron est arrivé premier, inutile de perdre du temps. Sivry-Courty, les panneaux officiels sont posés contre le panneau libre; Blandy, l'affichage doit se faire avec du scotch, je n'en ai pas, je colle des A4 sur des affichettes de théâtre à la date dépassée; Moisenay, je nous fais perdre des voix en collant directement sur le panneau en bois peint soigneusement en vert (toute la peinture va partir quand ils vont vouloir décoller); Rouvray, je découvre un nouveau panneau d'affichage libre (nous n'étions jamais venus à Mormant par l'ouest); Aubepierre, sur le panneau de l'école je recouvre Pécresse d'une affiche Jam (les jeunes avec Macron).

Je visais Grandpuits, où en mars nous avions trouvé des affiches de Bardella de juin précédent. Les trois affiches près de l'église sont lepénistes mais taguées («Ta mère en slip»). Au centre de celle du centre, un Guignois a malicieusement placé une affiche pour vide-grenier. Je colle des A4 autour pour faire disparaitre la mise en pli de la blonde. Une affiche pro-Macron à droite, une affiche anti-Le Pen à gauche.
(Plus tard quand je dirai que j'ai eu l'impression de venir en aide à un résistant de l'ombre, lui assurer qu'il n'était pas seul, H. me répondra froidement: «à l'heure qu'il est, il a peut-être déjà tagué Macron "ton père en tongs"».)

Le Pen taguée à Grandpuits-Bailly-Carrois

Macron à Grandpuits-Bailly-Carrois


En passant à St-Mammès, je résiste à la pulsion de m'arrêter, je suis sûre que mon affiche du matin est détruite, pas le temps, pas le temps; Jean passe me chercher à sept heures pour aller ensemble (avec Jérôme) assister à la réunion à Melun avec Franck Riester.

C'est bien mais moins impressionnant que Bruno Le Maire il y a deux semaines. Ils sont fatigués. Nous sommes fatigués. Les Crisenoyens sont descendus en masse protester contre la construction d'une prison sur leurs terres.

La phrase qui tue

Aujourd'hui porte à porte à Montereau. Il s'agit d'aller convaincre les électeurs qui ont voté Mélenchon au premier tour par désir d'avoir un candidat de gauche au second tour de se déplacer pour aller faire barrage au Front National (bon, le Rassemblement national: ça me paraîtra toujours un faux nom).

Il y a eu débat, ville basse ou ville haute? Ville basse l'a emporté, certains ont argumenté avec logique que d'une part à Surville beaucoup n'étaient pas français, et que les autres n'étaient pas inscrits (à la louche, sur vingt mille Monterelais seuls dix mille sont inscrits).
Cependant je ne peux m'empêcher d'être déçue et de ressentir cela comme une lâcheté: je sais que certains militants ont peur, redoutent le conflit, alors que moi j'aime bien ces populations mêlées, c'est en réalité mon élément naturel. D'autre part, ce sont eux qui ont le plus à perdre: il est important qu'on le leur explique.

Rendez-vous devant la gare, des Bellifontains viennent en renfort. Nous nous répartissons, commençons à sonner. Ça se passe normalement, avec les convaincus des deux bords, les indécis hostiles et les indécis bienveillants. Je suis avec Antoine et Jean-François, comment ne pas songer aux témoins de Jéhovah? Sentiment mêlé d'exposition au monde et de ridicule. Nous me découvrons un don, celui de me faire ouvrir la porte des halls d'entrée en appuyant au hasard sur une sonnette et en parlementant d'une ou deux phrases (cela renforce ma conviction que les gens ne sont pas si méfiants).

Immeuble bas HLM, premier étage, deux portes par palier. Je sonne à gauche, un jeune homme de ma taille m'ouvre:
— Bonjour, je m'appelle Alice, nous venons pour les élections présidentielles.
— Merci, mais la politique ne m'intéresse pas.
J'insiste, parce que c'est ma conviction devant le danger lepéniste:
— Mais la politique risque de s'intéresser à vous.

Ses yeux tournent légèrement vers le haut, ses genoux plient, il s'effondre lentement, il disparaît de la porte entrebâillée et sa tête fait un poc sonore sur le carrelage.
Est-ce un étudiant comédien? Ma phrase était pompeuse, est-il en train de se ficher de moi?
J'en suis persuadée, j'ai envie de rire. Cinq secondes passent, rien ne bouge.
Je pousse la porte. Il est étendu, immobile. Sa copine arrive du fond du couloir, accourt:
— Qu'est-ce qui se passe?
— Nous étions en train de parler des élections, il s'est effondré. Vous voulez qu'on appelle les pompiers?
— Non, non, ça va aller.

Le garçon se relève, se traîne jusqu'au canapé. Il s'allonge. La copine nous pousse, referme la porte. Nous nous retrouvons sur le palier, désemparés: que vient-il de se passer?

Brèves de tractage

Tractage au marché de Montereau «Ville Basse». A priori pas un terrain favorable. Quand nous arrivons, l'équipe Le Pen qui tractait est sur le point de monter dans un énorme bus «Marine» qui va les emmener à quelques centaines de mètres à la foire. Je songe aux bus de Boris Johnson.
Place au blé. Je repère une mercerie, il faudra que je revienne.

Un marchand de vêtements d'une soixantaine d'années, bientôt à la retraite: «Marine, elle est amoureuse de Macron. Regardez, elle ne peut pas s'empêcher de parler de lui. Toutes les trois minutes, elle dit son nom. Moi je vous dis, ce n'est pas innocent, elle est amoureuse.»
Je ris d'incrédulité, de joie devant la fantaisie de la proposition: sacrés Français, toujours surprenants. Mais aussitôt, comme devant toute assertion que je commence à étudier: «et si c'était vrai?»

Un homme au visage buriné, veste militaire, moustache à la Cavanna. Un stick marqué «Eucalyptus» dépasse largement de sa poche de poitrine:
— Qu'est-ce que c'est?
— De l'encens. (Bon évidemment, il n'allait pas me répondre «Du shit». Mais c'est peut-être vraiment de l'encens.)
Je lui tends un tract. Il ressemble à un post-soixante-huitard mais l'expérience m'a appris qu'en politique, encore plus qu'ailleurs, il ne faut pas se fier aux apparences. Il le prend:
— Oui je vais voter Macron. Moi je m'en fiche, ma vie est derrière moi, s'il y a des bombes je me mettrai dans ma cave et j'attendrai. Mais pour les autres…

Une quarantenaire BCBG traverse l'espace en marchant vite. Je la rattrappe et lui tend un tract:
— Oh moi je vais voter pour faire barrage.
— C'est bien.
— Barrage à Macron, bien sûr!
Je ris, je me suis fait avoir: — J'espère que vous parlez russe!

N'empêche, comment administre-t-on une ville à 47% pour Mélenchon, 21% pour Le Pen et 16% pour Macron? Sans doute qu'avec la moitié de la population non inscrite et un tiers à la moitié d'abstention, c'est la population qui ne s'exprime pas qui maintient la possibilité de vivre ensemble.

Nous nous faisons apostropher par un jeune gars au profil Gilet Jaune: «Macron est un suppôt de Satan!» Il marmonne, on entend «… satanique…»
Il a l'air très remonté.

De loin, j'entends une algarade devant la boulangerie, un type a traité Macron de juif pédé, un homme lui a interdit de parler ainsi devant son fils.

Dans l'ensemble c'est bon enfant, souriant ou indifférent. Au moment de ranger notre matériel dans la voiture, un homme et sa petite fille passent sur le trottoir. Il accepte un tract avec empressement, ce qui fait que je lui demande: «vous voulez une affiche?»
Il repart avec une affiche «la jeunesse avec Macron».


Je photographie le mur d'un café.

publicité pour le brie de Montereau


Quelques jours plus tard j'interroge Toufik en prenant mon café. Je lui montre la photo.
— Ah mais c'est chez le Chinois! Il a racheté le café et il a gardé la publicité. Mais c'est vieux ça, c'est très vieux, ça a au moins dix ans.
(Dix ans, très vieux ? (précision: Toufik a deux ans de moins que moi)).

Je ne comprends pas le slogan: veut-il dire que le brie de Montereau est si bon que Napoléon serait resté sur place sans aller à Fontainebleau, ou qu'il est si bon que Napoléon se serait battu jusqu'au bout sans jamais se rendre?
Les deux, me répond Toufik. «C'est Jégo, quand il était maire de Montereau. Il a voulu relancer le brie de Montereau, mais finalement, ça n'a pas marché. Ça a fait pschitt.»

Médaille de bronze

Course à onze heures. Cœur serré, ne rien oublier, la sono, le compte-coups. Ceux qui sourient, ceux qui se taisent, la tension. JP a refait la course toute la nuit à base de savant calcul, mathématiquement, en prenant en compte les performances des uns et des autres, nous devrions monter sur le podium. Derniers conseils de Pascal, le sens du courant, le vent, les bouées, la négociation du virage… J'ai entendu tant de recommandations depuis quinze jours, le fil de l'eau, la séparation du courant en fonction du vent; j'essaie de comprendre les principes sans retenir le verbatim car je sais que rien ne se présentera comme prévu, une rafale, un concurrent dans le chemin,…

Départ. Cette fois-ci je vois le parcours, il est beaucoup plus lisible qu'hier où je l'ai remonté en reculant. Assez vite un bateau nous double (départ lancé toutes les quinze secondes), moins vite nous en doublons un autre, c'est bon pour le moral. Je gueule pas trop fort, la sono marche bien, il ne faut pas que je les assourdisse. Il faut alterner les conseils de puissance et de décontraction, c'est assez étrange.

L'île, (les cigognes), le bassin plus calme abrité du vent, le pont, de nouveau le vent, au loin plusieurs coques abordent le virage, j'ai le cœur serré, c'est la plus mauvaise configuration, plusieurs concurrents dans ce fichu virage, que faut-il faire, prendre au large et perdre des secondes, épuiser l'équipage épuisé, prendre plus court et prendre le risque d'accrocher les bouées, ou pire, un autre bateau?
La sécurité avant tout, nous disait-on à Bruges.
«Ramez cinq coup rien dans l'eau».

Ils ne voient pas donc ne comprennent pas, obéissent. Tout se joue dans leur confiance, il ne faut pas qu'ils se désunissent, que chacun se mette à regarder, ils doivent rester concentrés, réagir vite, ensemble, comme un outil bien réglé. Nous nous sommes peu entraînés ensemble, pas sûr qu'ils me fassent si confiance que ça. Heureusement que je m'entends bien avec la nage; notre passé vaguement semblable en compétition, notre façon austère d'envisager les entraînements.

J'abandonne l'idée de comprendre ce que font les deux autres bateaux devant, accrochage ou pas, j'amorce le virage, les deux autres tournent finalement, je donne des ordre, quart de coulisse, j'entends B qui proteste «non, à fond», lui le remplaçant qu'il se taise, on va se prendre le bord, j'insiste, encore quart, «ramez tribord à fond», je vois les autres bateaux s'éloigner, ils étaient plus proches tout à l'heure, j'ai envie de pleurer, est-ce que je viens de nous faire perdre? Je relance le bateau, «concentration!», on appuie dix coups, on remonte une autre coque, je vois celle qui nous a doublés loin devant, je suis exactement ses traces, le fil du courant, les bouées, elle a sans doute choisi le meilleur parcours, premiers bâtiments sur la berge, deux mille mètres, huit minutes, vont-ils tenir?

C'est une course contre la montre, remonter des bateaux ne suffit pas, il faut faire le meilleur temps, mille mètres, je les fustige, je commence à les engueuler, hier le quatre est arrivé quatrième, JP en était malade, «allez on va chercher ce podium, on la veut notre médaille, on y va!». Lumière du matin, le boulevard de la Saône ouvert devant moi, le clocher de l'église de St-Laurent, c'est magnifique, «poussez, on y va, c'est pour nous!» Ma voix commence à se briser, la cadence augmente, ils tiennent, cinq cent mètres, deux cents… Tout sur le désir.

Ligne, encore trois coups avant de s'arrêter, de peur de s'arrêter trop tôt. Je ne sais absolument pas ce que nous avons fait. Troisième ou quatrième? Nous avons remonté deux bateaux, certes, mais le deuxième ne devait pas faire partie de notre catégorie. Alors?
Chacun s'interroge. Nous remontons vers le ponton.
Sybille attrape une pelle: «vous savez la nouvelle? Vous êtes troisième!»

Ouf! J'ai envie de pleurer. Pendant des heures j'aurai envie de pleurer. Le contrecoup de la trouille, du stress, du désir.
Je suis vraiment contente.



Huit mixte +55 ans

Trois aperçus de la Russie

Je passe du temps sur Twitter.

J'y trouve cet échange d'un soldat russe avec sa mère, échange qui a été lu par l'ambassadeur ukrainien à la tribune des Nations-Unies. Je le traduis en français :
— Pourquoi as-tu mis tant de temps à répondre? Tu es vraiment en exercie?
— Maman, je ne suis plus en Crimée. Je ne suis plus à l'entraînement.
— Alors tu es où? papa demande si je peux t'envoyer un colis.
— Maman, qu'est-ce que tu pourrais m'envoyer comme colis? En ce moment, j'ai juste envie de me pendre.
— Qu'est-ce que tu dis ? Qu'est-ce qui se passe ?
— Maman, je suis en Ukraine. Il y a une vraie guerre qui fait rage ici. J'ai peur. On est en train de bombarder toutes les villes, tous ensembles. On vise même les civils. On nous a dit qu'ils nous accueilleraient à bras ouverts et ils se laissent tomber sous nos blindés, ils se jettent sous les roues pour nous empêcher de passer. Ils nous traitent de fascistes. Maman, c'est tellement dur.

J'avais le projet à l'équinoxe d'aller voir les nuits blanches de St Pétersbourg avec Sophie. Voilà qui est remis. Sophie a depuis un an ou deux une belle-fille russe. Je lui demande comment ça va, si elle a des nouvelles.
Réponse:
— Hélas, c'est indéfendable! Je suis très mal. Aux dernières nouvelles, la belle-famille de mon fils «ne comprend pas qu'on en fasse tant pour une opération militaire.» Et ma belle-fille dit que la nation n'est pas le régime.
Mais pour sa carrière, son image, etc…
Mon fils parle d'un «néo-maccarthysme» des médias. Bref, nous ne sommes pas dans le sens de l'histoire!

Ce soir en rentrant je découvre ce tweet qui parle de la protestation de Yelena Ossipova, survivante du siège de Leningrad.
Je pense à Alexievitch et Derniers témoins.


Sinon, j'ai fait mon entraînement d'ergo et H. est en train de regarder Top chef. Ce semblant de normalité est rassurant, même si ou surtout quand on sait que tout pourrait basculer très vite.

Achievement unlocked

Je me suis fait traiter de facho par Aymeric Durox.

tweet d'Aymeric Durox me traitant de facho


C'est la gloire.

L'admission de l'Ukraine dans l'Union Européenne

Je viens de voir ça et j'ai froid ans le dos.
Il est 14h30. Serons-nous en guerre dans deux heures? Est-ce que je dramatise?

Tweet de KievPost annonçant le vote pour l'admission de l'Ukraine dans l'UE


L'entrainement

Je quitte Vincennes tout de suite après le bureau. JM me récupère à la gare de Fontainebleau à deux heures. Il fait un grand soleil.

Nous n'avons pas encore réussi à ramer ensemble avant Mâcon. C'est tout de même les championnat de France. Je suis hallucinée de temps de légèreté, quand je sais à quel entraînements durs se soumettent les équipages du CNF.

Nous aurons donc un entraînement ensemble. Pas davantage, car JM ne pouvait pas être là, pour raisons familiales et Sylvie ne pourra pas être là après.

Nous bénéficions d'un beau quatre, qui a le défaut d'avoir la barre au pied de la nage. C'est conçu pour un deux mille mètres, où il est inutile de se retourner: il suffit de se repérer aux bouées devant soi, les couloirs sont droits. Mais pour un huit mille sur un parcours légèrement en courbe, dont un demi-tour à effectuer à la moitié, c'est plus difficile à maîtriser.

Nous descendons (sens du courant) vers Fontaine-le-Port, puis effectuons un deux mille mètres en remontant. Ça me paraît très long. Il y a du vent, il fait un peu froid, je remets un pull. Bien m'en prend: il se met à tomber une pluie fine et glacée, de plus en plus abondante, mêlée de grêle fondue.
Nous arrivons au ponton trempés et glacés.

Je rentre à la maison me changer et me réchauffer puis je repars à Samois : ce soir il y a remise du trophée de l'espoir à Cornélus Palsma par le comité départemental olympique et sportif, le conseil départemental et le Crédit agricole. C'est un jeune rameur de 22 ans originaire de Fontainebleau, vice-champion du monde en quatre poids léger.

La cérémonie commence mal: comme c'est les vacances, l'intendance n'a pas suivi et personne n'a les clés de la salle. Nous battons le pavé un temps bien trop long avant d'entrer dans la même salle qui nous avait accueillis pour le tajine du premier novembre. Discours des trois parties invitantes, réponse du jeune homme qui se tire bien de l'exercice, photos. Pas d'intendance donc pas de verre de l'amitié ni cacahuètes, c'est tristoune.

Cornelus Palsma entouré de l'ANFA - février 2022

L'enclave russe

Quand mes parents ont commencé à voyager en Pologne en 2019, j'ai découvert avec stupéfaction qu'il existait une enclave russe au bord de la Baltique, sans lien terrestre avec la Russie.
Comment une telle idée avait-elle pu germer dans le cerveau des dirigeants de Yalta? Quel géographe fou avait-il conseillé cela?
Et surtout, comment cela se faisait-il que je ne le découvrais que maintenant?

(Ce n'est que récemment que j'ai compris que lorsque j'étais au lycée, c'était noyé dans l'URSS, donc pas un sujet.)

La chose apparaît sur cette carte humoristique en faveur de l'Ukraine : la petite tache rouge, c'est de la Russie.

carte de la Russie et des pays qui ne sont pas la Russie


Depuis que j'ai découvert cela, je me dis qu'un jour les pays baltes se feront attaquer.

Nous n'avons rien dit pour la Géorgie, la Tchétchénie, la Syrie. Si nous ne disons rien pour l'Ukraine, combien de temps avant que les pays baltes, qui appartiennent à l'Union européenne, se fassent attaquer?

Entraînement, le retour

Dans la foulée de mon inscription en salle, je propose aux filles de commencer l'entraînement pour la course des Impressionnistes, le premier mai à Port Marly: une dizaine de week-ends pour ramer au moins une fois par semaine ensemble. Je propose une yolette. Je sais que ce n'est pas enthousiasmant, mais je me règle sur la démarche de Vincent qui nous avait imposé une yolette en 2018, malgré la présence d'Anne-So et moi-même qui avions un niveau au-dessus. (Mais je ne suis pas Vincent et je n'ai pas beaucoup d'arguments pour convaincre).
Toutes semblent partantes.

Reprise de l'entraînement à l'ergo ce soir. J'y trouve une allégresse à laquelle je ne m'attendais pas: juste avant le confinement, l'ergo m'avait mené au bord de l'épuisement. Surtout, cela nuisait terriblement à mon sommeil, muscles brûlants.
Ce soir, je me sens légère, allégée. Cela me redonne également confiance en moi.

Ergo

Cette histoire de Mâcon me turlupine.
En janvier, selon le rituel des bonnes résolutions ou peut-être pour les Culs gelés, j’avais visité une salle de sport à Vincennes, mais elle n’avait pas l’équipement que je souhaitais. J’avais abandonné.

J’ai décidé de réessayer dans une autre salle.
J’arrive au comptoir. Je ne sais pas par quoi commencer.
L’hôtesse, compréhensive: — Vous ne savez pas ce que vous voulez?
— Si, au contraire. (Je prends une inspiration.) Est-ce que vous avez des rameurs?
— Oui, au fond de la salle.
— Je peux les voir ?
Elle débloque le portillon.

Murs noirs, sols noirs, pas de musique, souffle des machines. Ergo hydrauliques, flambant neufs. Ce n’est pas du tout ce que je cherche, un ergonomètre utilisé dans les clubs d’aviron.
Je reviens.
— Ça va ?
— Non, ils sont presque trop beaux, ce n’est pas ce que je cherche.
— Vous cherchez quoi?
— Un rameur de marque Concept.
— Il y en a d’autres à l’étage. Vous voulez aller voir?

Elle redébloque le portillon. Je monte à l’étage, en manteau rouge et bottes parmi les corps transpirants, casque sur les oreilles. Quelques regards me suivent, mais si peu. Chacun est dans son monde, à la poursuite de son but.

Il y en a deux, dressés contre le mur, que ce soit parce que la place manque ou parce qu’ils sont rarement utilisés. J’en mets un à plat, teste la chaîne, les piles. Ils ont l’air en meilleur état que ceux de Yerres.
Je redescends et je signe. Pas d’abonnement, je pars en avril. Contrat fixe pour un mois.
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